Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/139

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Il ne me paraît pas que les esprits forts de la Suède soient beaucoup plus forts. Sur certains points, ils s’entendraient à merveille avec leurs nouveaux pasteurs. De temps en temps, un scandale éclate, toujours provoqué par l’obligation, tout au moins morale, du mariage religieux. Deux jeunes gens déclarent qu’ils refusent de passer sous le joug de l’Église, ou d’accomplir les formalités, d’ailleurs assez hypocrites, qui, à la rigueur, les en dispenseraient. Ils acquièrent à bas prix une réputation d’héroïsme dans un groupe de jeunesse trop timoré ou trop raisonnable pour les imiter, mais que son approbation grandit un instant à ses propres yeux. Nous désignons ces sortes d’aventures sous le terme très exact d’union libre : les héros suédois les appellent « mariages de conscience, » et je les reconnais, à ce signe, moins détachés qu’ils ne le supposent de la vieille orthodoxie protestante. Ajoutons que la tyrannie cléricale que subissent certaines villes de la Suède excuse ce que cette intransigeance a d’un peu emphatique.

Je n’ai séjourné que peu de temps à Gotthenbourg. Un de nos anciens ministres m’y avait précédé et, dans tous les journaux, il s’était copieusement extasié devant les restaurans de tempérance et la sévère tenue des écoles. Mais avait-il bien compris qu’il n’admirait là que les effets du sentiment religieux et même piétiste qui anime, sous leurs différentes formes, toutes les institutions suédoises ? Et si notre ancien ministre, très anticlérical, l’avait compris, je regrette que, par un respect élémentaire de la logique, il n’ait pas mis quelque sourdine à son admiration. Mais il ignorait peut-être de quel prix les habitans de Gotthenbourg payaient les bienfaits incontestables, et cependant exagérés, d’un régime qui supprime les ivresses d’occasion. Cette ville industrielle, — une grande ville, moins la hauteur des maisons, — dont les rues droites et les arbres des promenades se réfléchissent dans de calmes canaux, condense toute la monotonie morose du piétisme suédois. C’est la ville modèle, bâtie à coups d’héritages et de fondations. Ses oncles d’Amérique l’ont dotée ; et son clergé en a fait un couvent social. La religion d’Etat, si douce à Stockholm et à Upsal, y a ranci et y tourne au sectarisme. Défense d’aller au théâtre : le théâtre est immoral. Heureusement le cirque ne l’est pas. Défense de danser : l’évêque a frappé d’anathème les quadrilles et les valses. Les seules distractions permises aux honnêtes gens sont