Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/163

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sectaires, dont les anathèmes englobent indistinctement les peccadilles et les péchés, les pires attentats et les plus légères infractions, n’était qu’un remède proportionné à l’importance du mal. On s’imagine difficilement la rudesse des campagnes et des petites villes suédoises au XVIIIe siècle et même jusqu’au milieu du XIXe, puisqu’en 1870 un pasteur disait encore des communes de Vikbo, dans l’Ostrogothie, que « le christianisme n’y avait jamais été introduit. » Ce n’était pas seulement une ivrognerie fabuleuse et telle que des enfans de dix ans déjeunaient d’une demi-tasse d’eau-de-vie et d’un morceau de pain ; mais les superstitions d’un paganisme abâtardi envahissaient les fêtes chrétiennes et déshonoraient les nuits de Noël, de Pâques et de la Saint-Jean. Les passions se ruaient, le couteau à la main, hors de la cuve où bouillait le cru de chaque famille. Dans le Blekinge, les femmes ne se rendaient jamais à une foire ou à des noces sans apporter un linceul, incertaines si leurs maris ne se provoqueraient pas au jeu qu’on nommait spanna bälte. Deux hommes se faisaient attacher, en se tournant le dos, par une lanière autour de la taille, et ils essayaient ainsi de se larder à coups de couteau. Une statue, devant le Musée national de Stockholm, représente ce jeu barbare. De semblables pécheurs conditionnent de farouches apôtres.

Un des plus remarquables, un de ceux dont l’autorité persiste, fut ce Lœstadius dont j’entendis hurler les adeptes dans les déserts de la Laponie. Il était né en 1800 sous une méchante ferme du Nord qu’opprimait la sauvage uniformité des bois et des lacs. Ses parens ajoutaient à l’horreur de la misère l’âcreté de leurs discordes. « La femme, écrit-il lui-même, — et c’est de sa mère qu’il parle ainsi, — la femme avait un tempérament mélancolique ; l’homme était vif ; il aimait les tours et les reparties drôles ; mais, quand il avait bu, il devenait violent ; et la femme inquiète, douce, amie de la solitude, devait payer cette ivresse de larmes amères. » L’enfant tenait de l’un et de l’autre : casse-cou sous ses haillons, mais avec des tristesses inexplicables et soudaines qui l’éloignaient de ses camarades et le tournaient vers les choses spirituelles. Une femme lui apparut en rêve, dont les membres suaient du sang pour le christianisme. Les morts obsédaient son sommeil. Dans la forêt, il était poursuivi par une étrange odeur de cadavre et de décomposition où il vit plus tard le signe de la mort éternelle qui le menaçait.