Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/167

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Suède est trop souvent sali des ornières où il a versé. Crieurs, hurleurs, convulsionnaires, trois mille personnes haletantes sur une clairière du Västergotland, danses folles où les danseurs s’écroulent l’un après l’autre et demeurent des heures entières insensibles et inanimés, lamentables dégradations des plus nobles élans du cœur : quelle banqueroute de la raison ! Ces paysans si sages, quand il s’agit de leurs intérêts municipaux et politiques, comment se déjugent-ils ainsi et aliènent-ils si facilement leur intelligence dans les questions religieuses ? La même méthode ne convient donc pas à l’étude du Code et à celle de la Bible ? Ils savent choisir des représentans honnêtes et sensés ; mais leur discernement chancelle et leur prudence s’obnubile lorsqu’ils élisent un directeur de conscience. Ils sont nourris de la moelle des Ecritures ; mais ils peuvent être la proie d’un détraqué ou d’un vulgaire ambitieux.

A côté d’un Lœstadius, dont l’apostolat s’adapte à la nature de ses paroissiens comme le pas d’une vis dans un écrou branlant, voici un Erik Janson qui surgit et secoue sur des communes entières la démence et la ruine. Celui-là (1808-1848) n’est qu’un fou, mais d’autant plus redoutable qu’il est lucide. A l’âge de huit ans, une chute sur la tête le tient pendant des semaines entre la vie et la mort. A vingt ans, comme il menait ses chevaux au pâturage, il tombe encore et, dans son évanouissement, il entend une voix qui lui dit : « Il est écrit que tout ce que tu demanderas en mon nom, te sera donné. » Est-il sincère ? Le mensonge et la franchise s’enchevêtrent subtilement en lui. Son ambition formidable endosse la brutalité du prophète et la rouerie du paysan. Aucun don de parole ; aucun charme extérieur : de taille moyenne, le visage parcheminé aux pommettes saillantes, des dents longues et larges, un rictus constant, « l’aspect d’un loup à la Chandeleur, » mais des regards perçans et des yeux d’hystérique qui pleure quand il veut. Son « évangile » se résume en ces quelques mots : le vrai chrétien est sans péché, car le vieil homme crucifié en lui avec le Christ, puisqu’il est mort, ne saurait pécher. Or, le vrai chrétien, ce n’est pas « cette idole de Luther qui n’a fait que couper on deux la doctrine du Pape et, entre ces deux moitiés, sauter dans l’enfer. » Le vrai chrétien, c’est moi, et c’est celui qui croit en moi. A quoi bon des [1]

  1. E. Hertenius, Histoire de l’Erik-Jansonisme, 1 vol., Stockholm, 1900.