Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/168

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charretées de livres ? La Bible contient tout ce qu’il faut savoir, la Bible et mon Catéchisme. Ouvrez mes cantiques et chantons en chœur : « Je suis parfait comme Dieu, et je vis saintement ici-bas… » Il y a dans ces axiomes, et particulièrement dans son dogme du péché, une monstrueuse caricature du Luthérianisme ; mais cette caricature, dont ils ne sentent pas l’absurdité, fascine des milliers d’êtres. On brûle les vieux catéchismes, les livrer de psaumes, les sermons d’Arndt et de Luther. Ces autodafés menacent de se répandre à travers les campagnes comme les feux de la Saint-Jean. La police, la magistrature, les médecins aliénistes sont sur pied. Arrestations, emprisonnemens. L’apôtre saisi est accusé d’avoir voulu violer une des jeunes filles de son escorte. Il prétend que ses propositions n’avaient d’autre objet que d’éprouver sa vertu. Incarcéré, ses disciples le délivrent. Pour faire croire à sa mort, une femme répand sur la route le sang d’une chèvre, et sa femme prend le deuil.

Heureusement, la naissance du Jansonisme coïncidait avec un accès de « fièvre d’Amérique. » Notre homme, à qui manquait le goût du martyre, appareilla ; mais il entraînait dans son sillage des émigrations successives qu’on évalue à quinze cents personnes. Des femmes avaient abandonné leur mari et leurs enfans ; des paysans de la Dalécarlie et de Helsingland avaient vendu leurs terres. L’enthousiasme était tel, — Selma Lagerlöf n’a point oublié cette anecdote dans sa Jérusalem, — qu’au moment du départ, une vieille femme ayant soupiré : « Nous savons ce, que nous avons maintenant, mais seul Dieu sait ce que nous rencontrerons, » on la débarqua immédiatement comme indigne de participer à une hégire dont le prophète avait convaincu les pèlerins que, dès qu’ils toucheraient la terre américaine, Dieu leur révélerait la connaissance de l’anglais. La Suède fut ainsi débarrassée d’une de ses plus malignes épidémies de mysticisme. Et, quelques années plus tard, Erik Janson, dont la colonie de Bishop-Hill avait effroyablement souffert, tombait foudroyé sous le pistolet d’un rival amoureux, dans la ville de Saint-Louis, où il venait d’acheter pour cinquante mille dollars d’actions de chemins de fer.

Un résumé, comme celui-ci, je le sens bien, risquerait de fausser l’idée qu’on doit se faire de la Suède, si les récits de ces bourrasques, plus rapprochées sur le papier qu’elles ne le furent dans le temps et surtout dans l’espace, nous voilaient de