Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/177

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Tout le reste de l’Europe est pessimiste et triste ; l’horrible perversion de la musique de Wagner est un cas particulier de la perversion, du trouble universel. De nouveau, voici Noël, et c’est pitié de penser que je doive continuer à vivre, comme je fais depuis sept années, comme un proscrit ou comme un cynique contempteur des hommes. Personne n’a plus souci de mon existence ; le Lama a mieux à faire et, en tout cas, assez à faire. N’est-elle pas belle, ma lettre de Noël ? Vive le Lama ! »

Pauvre grand homme encore enfant ! Ah ! oui ! il lui aurait fallu « une bonne femme ! »

Il avait des déceptions atroces. À un moment donné (comme Heine), il voulut revoir l’Allemagne détestée, au fond, toujours chérie, — c’est toujours comme cela, — renouer avec ses vieux amis. Il quitte Venise, il va droit à Leipzig où son plus ancien ami, Erwin Rohde, était professeur à l’Université. Rohde le reçoit mal, occupé, préoccupé, gêné, effrayé. Oui ; car Rohde lui-même écrit plus tard : « Je vis Nietzsche. Toute sa personne était empreinte d’une indescriptible étrangeté et m’inquiétait. Il y avait en lui quelque chose que je n’avais jamais connu, et du Nietzsche que j’avais connu beaucoup de traits s’étaient effacés. Il semblait qu’il sortît d’un pays où personne n’habite. »

Sans s’en douter, le bon M. Rohde dit ici la vérité et est un peu sublime sans le savoir.

Nietzsche lui demanda de « l’entendre, » c’est-à-dire d’assister à son cours. M. Rohde l’emmena et le fit asseoir parmi ses étudians. Nietzsche écouta quelque temps, puis se retira et retourna au pays oii personne n’habite. Le lendemain, il écrivait à sa sœur : « J’ai entendu Rohde à l’Université de Leipzig. Je ne peux plus communiquer avec personne. Leipzig n’est pas pour moi un lieu de refuge ou de repos ; c’est clair. »

En 1886, à quarante-deux ans, après vingt ans de travail et de génie, Nietzsche entrevoit enfin ces premiers rayons de la gloire, plus doux, disait Vauvenargues, que les premiers feux de l’aurore. C’est une de nos gloires à nous, que le premier qui ait découvert Nietzsche fut un Français. Ce fut notre vénérable Taine. Nietzsche avait envoyé son livre Au delà du bien et du mal à Taine et au Danois Brandès. M. Brandès ne répondit pas. M. Taine répondit par une longue lettre extrêmement juste, extrêmement judicieuse et intelligemment admirative. Nietzsche avait toujours aimé les Français ; il fut ravi. Quelque temps