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l’emporte peut-être. Mais comme intérêt psychologique et valeur d’expression, le finale d’Otello reprend l’avantage. Plus de vie, une vie autrement diverse et divisée, y circule. Elle ne se contente pas d’animer, chacun selon son caractère, les personnages principaux : Otello furieux, Desdemona outragée et gisante, Iago multipliant ses intrigues, et jusqu’à l’ambassadeur de Venise, déconcerté. Elle se communique, cette vie, cette vie fiévreuse, même à la foule, et, la gagnant tout entière, elle fait presque d’elle, au lieu d’un chœur du vieil opéra italien, un chœur de l’antique tragédie grecque, un confident, un conseiller, un ami, qui plaint et qui console. De toutes ces lèvres tremblantes, ù demi fermées par la crainte du maître en courroux, s’exhale un murmure, un soupir de compassion et de tendresse. Tandis que rugit Otello, que Iago se démène et que pleure Desdemona, le seul mot de Pietà ! vole, sans bruit, de bouche en bouche, et l’on dirait que le drame brutal, atroce, se détache et se déroule sur un fond de pieuse douceur.

Spiritus intùs alit. Désormais, je veux dire depuis Otello, l’esprit souffle au dedans, c’est le dedans qu’il vivifie. Aux individus encore plus qu’à la foule, il confère la vérité totale et la plénitude de l’être. Comme Shakspeare avait créé par les mots, avec autant de force et de verve, autant de richesse et de finesse aussi, le Verdi d’Otello et de Falstaff a créé par les sons. Jadis il ne marquait un drame que de touches sommaires ; il y frappait çà et là de grands coups ; on eût dit qu’il se contentait d’apercevoir et de nous découvrir, à la lueur d’un éclair et pour un moment, quelque sommet ou quelque abîme de l’âme, aussitôt replongé dans la nuit. Cette âme, il était réservé au musicien d’Otello et de Falstaff, comme aux plus grands, de l’envelopper enfin d’un long regard, et tout entière. Si bizarre que puisse paraître le mot et l’éloge, en matière d’art et surtout de musique, la supériorité des derniers opéras de Verdi sur les précédens est d’abord une supériorité morale : entendez que la musique s’y est élevée et maintenue à la maîtrise absolue dans l’expression, tantôt la plus forte et la plus large, tantôt la plus délicate et la plus légère, des sentimens humains et des mouvemens du cœur.

Des quatre actes d’Otello, le second nous a paru le mois dernier, comme il y a déjà près d’un demi-siècle, un chef-d’œuvre, shakspearien à sa manière, de psychologie musicale, un exemple de la « transmutation des valeurs, » dirait Nietzsche, où l’ordre poétique — et lequel ! — a pu, sans y rien perdre, passer dans un ordre sonore aussi beau.