Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/228

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joyeux imbroglio, Nannette et Fenton, les petits fiancés, ont tout juste le rôle et produisent exactement l’effet (de contraste) qu’il faut et qui suffit. Au second tableau, leurs répliques énamourées ne font que passer, mais c’est assez de ce passage pour sauver de la sécheresse, pour empêcher qu’il ne nous lasse et ne nous éblouisse, le babil étincelant et sans trêve des trois commères et des cinq compagnons. Ailleurs, et cette fois au plus fort de la bagarre, le gentil couple nous ménage encore la halte ou le repos nécessaire. Cachés derrière un paravent, oubliant le tumulte et les cris de la troupe lâchée à la poursuite du gros homme, tous deux s’enferment dans leur retraite et dans leurs propos d’amour. Leurs voix montent ensemble, paisibles, parmi le concert des voix haletantes, et le gracieux duo forme le centre, immobile et pur, de ce tourbillon symphonique et chantant qu’est le finale du panier.

Relâche encore ou rémission exquise, tout le début du dernier tableau. Dans un style et par des moyens très différens, cela n’est point inférieur à la scène, également nocturne, bruissante aussi du son des cors, du frisson des arbres, des herbes et des ruisseaux, par où commence le second acte de Tristan. Et c’est proprement un délice, délice, de nature et délice d’amour, lorsque s’élève la voix de Fenton encore, appelant toujours celle de Nannette, et qu’en un sonnet divin la poésie explique et célèbre le miracle de la musique, tandis que la musique elle-même, en même temps, l’opère devant nous.

Ils forment, ces gracieux et plus que gracieux épisodes, comme des îlots ou des sommets, très calmes, autour desquels bouillonne et rit, sous le soleil, un océan de joie. Joie intense et profonde, qui ne s’arrête point à la surface, mais qui nous envahit et nous possède tout entiers. Elle a tant de grandeur et de puissance, qu’elle arrive presque à nous émouvoir, comme le ferait, portée au même degré, telle autre passion réputée plus noble, la terreur ou la pitié. Avec cela, pas un seul instant cette joie, qui surabonde, ne nous trouble ou ne nous abaisse. Rien de méchant ni de malsain n’est en elle, ou seulement d’équivoque, pour l’avilir ou la corrompre. Frais et pur est le souffle qui l’anime et la renouvelle sans cesse. Les femmes surtout sont délicieuses d’innocence autant que de malice et, diverses par le caractère et la figure, avec même gaîté, même grâce, même rire, elles ont même vertu.

Quel austère censeur s’étonnait donc un jour que le grand tragique d’Italie, et si grand pour avoir été si tragique, eût achevé sa carrière