Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/234

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son ardeur. Fidèle au passé, mais éprise du présent, curieuse même de l’avenir, rien du génie humain, sous aucune forme, en aucun temps, ne lui était étranger. Elle avait tout connu de son art, toutes les œuvres et tous les maîtres. Combien d’héroïnes, quel héros même, et lequel ! n’avait-elle pas été ! A la fin de sa vie, il semblait que toute cette vie eût reflué en elle. Dans ses yeux, dans ses discours, dans ses souvenirs, on vénérait, comme eût dit son ami Tourguéneff, « les reliques vivantes » d’un siècle de gloire et de beauté.

Modeste pour elle-même autant qu’indulgente aux autres, elle me disait un jour, excusant une cantatrice qui se contentait de chanter : « Ce qui m’a sauvée, moi, c’est que j’avais une voix affreuse. » On assure qu’elle se calomniait. Musset nous en répondit le premier. Saluant autrefois les débuts de la sœur cadette et la comparant à l’aînée, dont il venait de pleurer la mort, il croyait, dans la voix de Pauline, retrouver les accens de Maria-Felicia : « C’est le même timbre clair, sonore, hardi, ce coup de gosier espagnol qui a quelque chose de si rude et de si doux à la fois et qui produit sur nous une impression à peu près analogue à la saveur d’un fruit sauvage. »

Il y a quelque soixante-dix ans que cela fut écrit, et la grande artiste, dont un grand poète écrivait cela, vient à peine de mourir. Après quelle carrière ! Et fut-il jamais destin plus longuement glorieux ! Je relis quelques billets d’elle. Un soir, elle me conta l’une de ses premières émotions musicales, certaine représentation du Freischütz à Londres, sous la direction de Weber. Elle en avait fait aussi le récit dans une lettre, que, depuis sa mort, les journaux ont publiée. Et le lendemain, en guise de post-scriptum, elle m’envoyait ces quelques lignes : « Secret rétrospectif. — Je m’étais bien aperçue que les arbres du Val d’Enfer ne remuaient pas tout seuls ; car, lorsque les éclairs ont brillé, j’ai remarqué qu’ils étaient tirés par des ficelles. Mais je ne voulais pas l’écrire : il me semblait que je trahissais un secret, tellement j’avais déjà le respect et l’admiration du théâtre. Je sentais que ce n’était pas pour de vrai, mais je voulais que cela le fût. »

Ce sentiment et cette volonté contraires, le triomphe de l’une sur l’autre, c’est tout le secret du génie. Ce fut celui d’une Pauline Viardot. Que de choses dont elle a voulu qu’elles fussent vraies, et qui l’ont été par elle !


CAMILLE BELLAIGUE.