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la « paix de Bourgogne, » ne voyait plus en elle qu’un adversaire ; il lui en voulait d’autant plus qu’elle avait perçu plus clairement l’erreur où il s’était obstiné. Certains chefs comme Gaucourt, très influens dans ces mêmes conseils, la trouvaient téméraire, encombrante, orgueilleuse ; elle dérangeait, par son courage, son entrain, ses exemples, les combinaisons de ces hommes sentencieux et compassés, si sûrs d’eux-mêmes [1].

Il est impossible de savoir ce qui se dit dans les entretiens que les hommes représentant la Cour avaient journellement avec le gouverneur de la place, lieutenant du sire de La Trémoïlle, Guillaume de Flavy. Ce qui est certain, c’est que celui-ci connaissait leurs sentimens : on l’a vu, à un moment, prendre, contre les habitans de Compiègne, le parti de la Cour et se prononcer pour la soumission au Duc de Bourgogne. Il ne valait pas cher ; mais il n’est pas permis de l’accuser sur de vagues soupçons.

A la suite de l’échec devant Soissons, on dirait que le Conseil royal considère la partie comme perdue. La plupart des seigneurs français se portent sur Senlis avec Regnault de Chartres, et la troupe de Jeanne d’Arc, probablement par ordre, se disperse.

Jeanne prend chemin vers Crépy-en-Valois, ne sachant plus que faire. C’est là, qu’à bout de ressources, mais incapable de manquer à son devoir, elle décide d’aller s’enfermer dans Compiègne décidément assiégée. Ses compagnons veulent la détourner de ce dessein : « Par mon Martin, dit-elle, nous sommes bien assez ; je iray voir mes bons amys de Compiengne ! » Défendre cette place, telle est maintenant sa pensée suprême.

Partie dans la matinée de Crépy-en-Valois, elle franchit le boulevard à Compiègne, le 23 mai de grand matin. « Comme un simple partisan, elle menait avec elle l’Italien Baretta et une compagnie de soudoyers étrangers. Cette petite troupe se composait de 32 hommes d’armes, 43 arbalétriers, 20 archers, le frère de Jeanne, Pierre d’Arc, son chapelain Pasquerel, Poton le Bourguignon et deux pages [2]. »

A peine dans la ville, après un court repos, le jour même,

  1. Ici se place naturellement l’accusation formelle de la Chronique de Tournaiz : « Depuis, affirmèrent plusieurs que, par l’envie des capitaines de France, avec la faveur que aulcuns du conseil du Roi avoient à Philippe de Bourgogne et à Messire Jehan de Luxembourg, on trouva couleur de faire mourir la dicte Pucelle par feu en la ville de Rouen. » Quicherat, Revue historique (t. IV, p. 62).
  2. P. Champion, p. 44 et Procès (V, 117).