Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/411

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d’un Paris dans le dégel, de la neige souillée où les gens pataugent sous un ciel couleur de suie qui refuse de filtrer la lumière. Un joli cadre de vie, n’est-ce pas ? Et mon âme est en parfaite concordance avec ces choses : une âme de dégel morne et boueuse et triste. Oh ! combien triste ! Vous n’imaginez pas à quel point je suis las de Paris, las des littérateurs, mes frères, et de tout ce monde des théâtres où je traîne mes journées. Le théâtre et les émotions dû théâtre, voyez-vous, c’est comme le tripot et les émotions de la roulette. C’est infâme et attrayant, et on s’en veut de subir l’attrait par moment et on se méprise d’avoir partagé l’infamie. C’est quelque chose de très passionnant et de très rebutant aussi. Le travail s’y fait et s’y défait chaque jour ; on arrive à douter de soi et de son œuvre et des comédiens ; et le lendemain tout est changé. On est empoigné, on a la fièvre du succès, on marche dans un rêve… Mais que cela est au-dessous du bon travail solitaire, face à face avec sa pensée. Et autour le silence des campagnes, et le recueillement du jardin où tombent les sonneries du couvent. Il me tarde d’y revenir. Déjà trois mois de Paris et, encore un mois sans doute, ma femme arrive avec Henri pour la première des Antibel et je ne repartirai qu’avec eux. C’est bien long. Heureux ou malheureux, je ne renouvellerai pas souvent l’expérience.

J’espère bien aller vous voir à Foix dès mon retour, au plus tard aux vacances de Pâques. Votre beau-frère que j’ai vu souvent ces temps-ci se propose d’aller vous voir alors. Il s’arrêtera à Montauban et je l’accompagnerai à Foix. La montagne sera plus abordable et nous ferons quelques belles courses. J’ai besoin de penser à ces joies pour supporter les tristesses présentes. A bientôt, ma chère amie. Dites bien toutes mes amitiés à tous les vôtres.

Je vous serre les mains bien affectueusement.


Paris, 3 janvier 1899.

Chère amie,

Comment vous trouvez-vous de votre hivernage pyrénéen ? Le mois de décembre à Foix, ça ne doit pas être banal. J’imagine la colère du gave en bas sur les rochers et la méchante silhouette du château moyenâgeux, là-haut, dans la bourrasque. Pas banal ; non, mais peut-être un peu bien romantique pour