Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/459

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mène à la religiosité romantique, et comment le traité de l’Existence de Dieu conduit à la profession de foi du Vicaire savoyard, qui conduit aux Harmonies de Lamartine. Veut-on parler de critique littéraire ? on ferait une abondante moisson dans un des livrets les plus agréables de Fénelon et dont la lecture m’a toujours ravi : c’est la Lettre sur les occupations de l’Académie. Ce n’est qu’une causerie et à laquelle Fénelon n’attachait aucune importance. Aussi y laisse-t-il à sa fantaisie la bride sur le cou ; c’est l’assemblage le plus divertissant d’absurdités, de fines remarques et de vues nouvelles. Il faut enrichir la langue en la dotant de mots composés à l’antique ou à l’allemande. Il faut continuer à faire des vers, et à les faire rimer, mais rimer aussi peu que possible : et telles sont bien la versification lâche et la rime indigente dont se contentera ce XVIIIe siècle dont ce n’est pas la faute s’il y a encore une poésie en France. De notre tragédie classique Fénelon pense à peu près ce qu’en penseront Lessing et Schlegel. Sur le compte de Molière, il s’explique avec une ouverture d’esprit qui nous charme, non sans un peu nous étonner. Ses idées les plus originales concernent la manière d’écrire l’histoire, où il réclame la couleur locale à peu près comme le fera l’école de 1830. Cela se termine par un chapitre sur la querelle des Anciens et des Modernes, dont on voit que Fénelon n’a pas compris toute la portée, comme d’ailleurs personne ne la comprenait alors, mais où l’on sent bien que ce disciple des Grecs n’a pas pour les Modernes les colères vigoureuses d’un Boileau ou même d’un La Bruyère. Il évite de se prononcer et se dérobe derrière une citation latine : Non nostrum inter vos tantas componere lites. Mais admettre, fût-ce par courtoisie pour les Modernes, qu’on pût les égaler aux Anciens, cela même était, venant d’un tel arbitre, une nouveauté… On voit assez par ces citations et ces rapprochemens, qu’on pourrait multiplier à l’infini, que le point de vue de M. Jules Lemaître était justifié et qu’il convenait de faire à Fénelon sa place et une large place dans le mouvement moderne.

On attendait le biographe de Fénelon à l’épisode décisif des rapports avec Mme Guyon : l’attente n’a pas été déçue. Les trois chapitres qu’il a consacrés à Mme Guyon et à l’affaire du quiétisme sont de beaucoup les meilleurs du livre. Il y a apporté autant de curiosité intellectuelle et de pénétration que d’ailleurs de finesse avisée et de bon sens. Le portrait qu’il trace de Mme Guyon a des chances d’être ressemblant, car il ne va pas jusqu’à la traiter de folle : il nous la donne seulement pour demi-folle. Cette moitié-là, au surplus, nous suffit très bien et nous le tenons quitte de l’autre. Grande dame, riche, belle