Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/623

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plus agréablement, que je ne regrette pas son départ le moins du monde. Bien que Varsovie soit sa ville natale, bien qu’elle y soit aimée par tout le monde, qu’elle y jouisse d’une popularité comme personne, jamais elle n’a aimé le séjour de cette ville, si bien que toutes les fois qu’elle arrive ici, elle commence par tomber dans un tel spleen que cela fait mal à voir ! » Le vieillard constate que la présente année s’annonçait encore plus maussade pour sa fille que les précédentes ; mais aussitôt, dit-il, « que cette masse d’étrangers arrivèrent à la suite des souverains (russes), le spleen disparut et son salon devint le rendez-vous journalier de l’élite de tout ce monde : mais voilà ce qu’il lui faut indispensablement : le grand monde ; un corps diplomatique, beaucoup d’étrangers… De tout cela, Varsovie ne lui offre rien ; si ce n’est un passant qui se rend à Pétersbourg, jamais un étranger ne nous arrive ! »

Nul n’est cependant plus « populaire » en effet que cette belle infidèle dans la ville qu’elle accable de ses dédains et qu’elle appelle même avec affectation son « sépulcre ! » Le public l’accueille au spectacle par des démonstrations de sympathie bruyante : le dimanche, au sortir de la messe, on déchire presque ses vêtemens par empressement à s’approcher d’elle et les jeunes filles s’associent pour lui broder des tapisseries en hommage. Afin de se distraire, elle entreprend d’y fonder un Conservatoire des Beaux-Arts et donne au bénéfice de cette création des concerts publics qui deviennent, pour son talent, des triomphes. Enfin, quand le tsar Alexandre II visite Varsovie en 1860 et se heurte à la réserve maussade de l’aristocratie polonaise, elle se prodigue pour atténuer les impressions défavorables, et « sauve tout le séjour, » comme le lui dit le gouverneur, le prince Gortschakoff, reconnaissant de sa bonne grâce et de sa largeur d’esprit.

Vienne toutefois la grande insurrection polonaise de 1863, elle sera cruellement partagée entre ses obligations envers la Russie (comme nièce du chancelier de l’Empire) et ses parentés de Polonaise demi-sang, par sa mère. Jadis, avant que son oncle eût atteint aux suprêmes honneurs et l’eût par-là rattachée plus étroitement à la politique moscovite, elle semble avoir été dévouée aux intérêts de ses compatriotes, puisqu’une tradition de famille la montre risquant, vers 1847, son repos et sa liberté pour des conspirateurs nationalistes. Une nuit, dit-on, elle entendit frapper doucement à sa fenêtre, alla l’ouvrir et se