Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/674

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Pour d’autres, cet effort sera peine perdue. L’abandon de la terre, diront-ils, est dû à des causes générales que vous avez énumérées, et dont tout le monde sait qu’elles ne peuvent être modifiées. Que faire contre des influences qui sont liées aux conditions mêmes de la vie moderne, au progrès de la civilisation, comme la rançon de ce progrès ? Mais, si nous n’avons qu’une ressource contre le mal dont nous souffrons, ce n’est pas, j’imagine, une raison pour la dédaigner ; c’en est une, au contraire, pour s’y attacher et s’en servir avec une énergie redoublée. La première empreinte de l’école est d’une incalculable puissance, précisément parce qu’elle porte sur cette partie subconsciente de l’âme, dont le domaine se révèle chaque jour aux psychologues, et dont la connaissance et la culture commandent toute l’éducation. Il y aura des difficultés et sans doute les premiers résultats seront modestes ; l’action de l’école telle que nous la souhaitons ne s’improvise pas ; il faudra du temps et de la patience. Mais lorsque le laboureur jette sa poignée de blé sur une terre mal préparée, il sait que la plupart des grains périront et qu’il n’en sortira peut-être que quelques épis ; il faudra des années pour que ces épis donnent une gerbe et d’autres années pour que cette gerbe donne une moisson : cependant rien ne décourage le geste du semeur obstiné.

Enfin d’autres penseront que j’ai beaucoup parlé de l’école n’ayant ni titre, ni qualité. Je m’en excuse et je supplie le lecteur de ne pas voir dans ces pages ce qui n’y est pas, c’est-à-dire un programme. J’ai voulu soumettre quelques idées, quelques indications, quelques exemples, plus simplement poser la question de l’abandon de la terre devant la petite école de mon village, dont nul plus que moi n’est l’ami. Ceux qui, au lendemain de nos désastres, la rebâtirent et la voulurent spacieuse, bien éclairée, bien outillée, avenante et coquette sous sa toiture de tuiles rouges, étaient des patriotes ardens qui fondaient sur elle de grandes espérances. Je crois qu’elle les justifierait en partie si elle devenait l’instrument qui relèvera notre vie agricole. Ce relèvement est avant tout un relèvement moral et, comme je le montre ailleurs, il est lié à un autre, celui de notre natalité, c’est-à-dire au salut même d’une race en train de s’éteindre.


DOCTEUR EMMANUEL LABAT