Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/786

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


fait, à tous égards, plus d’honneur que les productions littéraires auxquelles il se livrait et que nous avons pu ressaisir. A Villeneuve-le-Roi, petite ville de l’Yonne où il résida quelque temps, il avait fait la connaissance de deux dames, la mère et la fille, qui se rendaient par petites journées à Paris sous la conduite d’un vieux parent : il vit là pour Fontanes un parti inespéré, et il sut écrire à toute la famille, et en particulier au vieux parent, des lettres si délicatement ingénieuses, si pressantes et si persuasives, que, peu à peu, les préventions tombèrent, et que le mariage finit par se faire : son ami lui dut à la fois le bonheur et la fortune. Quand plus tard Fontanes connut, toute la correspondance dont il avait été l’objet, il déclara que « Platon, écrivant pour marier son disciple, n’aurait pu tenir un langage plus persuasif et plus beau. » Nous avons l’une, et probablement la première de ces lettres : elle est d’une adresse consommée et d’une rare élégance morale :


Il (Fontanes) est jeune ; il est aux portes de l’Académie ; il a déjà de la gloire, et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la France ; vous hâteriez l’achèvement d’un grand homme. Il faut que les grands talens, pour acquérir leur maturité, aient été battus par l’adversité passée, et qu’ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil…


Moins d’un an après, la Révolution éclatait. Comme pour tant d’autres, une vie nouvelle allait commencer pour les deux amis.


II

Tel que nous connaissons Joubert, il est infiniment probable qu’il applaudit aux premières journées révolutionnaires. Il consentit même à remplir les fonctions de premier juge de paix du canton de Montignac, son pays, où il n’était pas retourné depuis douze ans. Son père venait de mourir ; sa mère était restée seule au foyer avec ses filles ; plus que jamais elle avait besoin de l’affection protectrice de son fils aîné ; il laissa là les travaux commencés et sa carrière d’homme de lettres, et, acceptant le choix de ses compatriotes, il revint à Montignac.

Quoique peu versé dans les questions de droit, Joubert prit