Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/790

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Montmorin, semblait n’avoir plus que quelques jours à vivre : on l’épargna. Joubert, qui ne la connaissait point, accourut lui offrir ses services : il fut vite conquis par cette grâce frêle et triste, par cette fine distinction d’esprit et de cœur ; on lui rendit l’affection qu’il offrait si simplement. Nous avons quelques-unes des lettres qu’ils échangèrent pendant une dizaine d’années : elles sont charmantes de part et d’autre. De part et d’autre, la confiance, la sécurité sont entières, absolues. « J’ai fait un cri de joie, écrivait un jour Mme de Beaumont à Joubert, en voyant votre écriture. Recevoir une lettre de vous est un bonheur que je ne veux même pas désirer et toujours troublé par cette idée que peut-être vous êtes fatigué et souffrant au moment où j’en jouis. » La sollicitude de Joubert pour la santé de son amie est au moins aussi vive, et l’expression en est parfois singulièrement touchante : un père très tendre n’est pas plus attentif, plus vigilant, plus prompt à s’alarmer pour sa fille. Quand en 1803, elle commit l’imprudence de partir pour Rome où elle devait mourir, la tristesse de Joubert devient déchirante :


Si je ne vous ai pas écrit, c’est de chagrin.

Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m’ont accablé.

Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m’abreuvais tous les matins, comme d’un déjeuner amer, en me disant à mon réveil, depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.

Votre centre est un tourbillon. Quand vous n’y seriez tenue en haleine ou en action que par l’inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu ! mon Dieu !… Hâtez-vous, si vous voulez maintenant que je m’apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un peu de paix, hâtez-vous de m’apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue…

J’ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s’entasser les lettres qu’on m’écrit, je ne les lis même pas tout entières. Je n’écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d’un manteau brun, je m’y cache, je m’y enfonce, j’y vis sourd et taciturne…

Vous me recommande » de vous aimer toujours. Hélas ! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez ?…

Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, Mme Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre.

Votre lettre datée de Milan, 1er octobre, est arrivée ici le 8. La date qui