Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/808

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Correspondance, mettre le précepte en pratique : il n’est aucune lecture, si abstruse soit-elle, qui le puisse rebuter. A peine Kant est-il traduit, qu’il se met en campagne pour avoir tous ses livres et pour s’y « casser la tête. » « J’ai franchi, écrit-il, de terribles hauteurs, escaladé bien des greniers à livres pour me procurer tout cela. » Une autre fois, c’est dans Aristote qu’il se plonge. « Pour moi, je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques ; il faudra le lire tout entier. Il me tuera ; mais je ne puis plus m’en défendre. » Et de tout ainsi. Il entreprenait parfois d’immenses lectures sur tel ou tel sujet qu’il voulait approfondir, afin « d’être quitte, disait-il, des opinions d’autrui, de connaître ce qu’on a su et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. » Cette active curiosité d’esprit a laissé sa trace parmi les Pensées. Mettons à part Montaigne, et même Pascal, que je persiste à croire beaucoup moins ignorant qu’on ne l’a bien voulu dire : Joubert est le plus cultivé, le plus divers, le moins fermé de tous nos moralistes.

L’écueil d’une pareille tournure d’esprit est double : le pédantisme et la légèreté guettent également ceux qui la possèdent et qui s’y laissent entraîner. Avoir lu Kant dans une traduction latine, et Aristote dans le texte grec, c’est admirable ; mais, pour Dieu ! n’allez pas, comme eût fait Bayle, nous le rappeler à toutes les lignes que vous écrivez ! Et de même, s’intéresser et s’ouvrir à tout, c’est chose excellente et infiniment louable ; mais, de grâce, gardez-vous de croire, ou de nous faire croire, comme n’y eût pas manqué Voltaire, qu’il suffit de cinq minutes de réflexion pour comprendre l’obscure question de la grâce, et abstenez-vous de trancher par une plaisanterie le problème de la liberté ! Il me semble que Joubert a su échapper à ces reproches : il a trop de tact naturel et acquis pour être pédant, et il a un sentiment trop vif et trop grave de la complexité des choses pour ne pas éviter d’être superficiel. Même, il abonde en pensées ingénieuses et profondes, qui sont comme le vivant témoignage et l’aboutissement lointain de réflexions longuement poursuivies, véritables résidus d’expérience morale et de philosophie portative, dont l’alerte concision spirituelle provoque la méditation, sollicite la rêverie et s’impose à la mémoire :


Il faut craindre de se tromper en poésie, quand on ne pense pas comme les poètes, et en religion, quand on ne pense pas comme les saints.