Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/859

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vous baisent trop souvent… » Pour ce qui est de l’invention, il n’est pas de Corneille, il n’est pas, non plus, de Molière. Il doit être de quelque Italien ; car il est déjà dans Desportes :

Je ne saurais aimer la terre où elle touche ;
Je hais l’air qu’elle tire et qui sort de sa bouche ;
Je suis jaloux de l’eau qui lui lave les mains…

Il y en a trente vers de ce ton. Théophile a repris le thème deux fois : une fois dans la Solitude, en un seul vers :

Mon Dieu que tes cheveux me plaisent !
Ils s’ébattent dessus ton front ;
Et les voyant beaux comme ils sont
Je suis jaloux quand ils le baisent.

et une fois dans Pyrame :

Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche.
De l’air qui si souvent entre et sort par ta bouche,
Je crois qu’à ton sujet le soleil fait le jour
Avecque des flambeaux et d’envie et d’amour.
Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produisent
Dans l’honneur qu’elles ont de te plaire me nuisent.
Si je pouvais complaire à mon jaloux dessein,
J’empêcherais tes yeux de regarder ton sein ;
Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble,
Car tous deux seulement devons aller ensemble.
Bref, un si rare objet m’est si doux et si cher
Que ta main seulement me nuit de te toucher.

Comme poète lyrique, et j’aime mieux dire comme faiseur d’odes, Théophile est la froideur même. C’est un Malherbe sans force, sans éclat et sans sou file. — Autrement dit, il n’a rien de Malherbe. — Si, il en a la pompe, l’allure guindée et l’effort et, sans avoir aucune de ses qualités, il le rappelle très souvent, Dernière strophe de l’ode au prince d’Orange :

Les astres dont la bienveillance
Se sont forcis de ta vaillance
Sont apprêtés pour t’accueillir,
Dieu comme fleurs les vient cueillir
Pour t’en donner une couronne
Qui ne pourra jamais vieillir.

Si Théophile n’avait fait que des odes, on dirait simplement que Malherbe eut deux singes, dont l’un s’appelait Colomby.