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disposition semble assez libérale, mais elle est tempérée dans la pratique par l’introduction du vote plural. L’électeur de trente-cinq ans aura droit à deux votes, et celui de quarante-cinq à trois. Ici il est difficile de ne pas s’étonner : quel est le motif de cette pluralité de votes attribués aux électeurs plus âgés ? Celui qu’on donne est que la sagesse, la prudence, la modération sont généralement l’effet de l’âge. Soit, mais la question a une autre face qui est de nature à causer quelque étonnement. On avait dit, après la conquête, qu’au fur et à mesure que les vieilles générations disparaîtraient en Alsace-Lorraine, il en viendrait d’autres qui, n’ayant pas connu la France, ayant reçu une éducation allemande, ayant fait leur service militaire dans l’armée allemande, ne manqueraient pas d’être allemandes d’esprit et de cœur aussi bien que de nationalité légale. Ces espérances se sont-elles réalisées ? Non sans doute ; sinon, on se garderait bien de donner aux jeunes gens une voix unique, tandis qu’on en donnerait deux, ou même trois aux électeurs plus âgés. Les générations nouvelles sont donc réfractaires à l’idée allemande encore plus que ne l’étaient les anciennes. On n’avait pas prévu ce phénomène ; il se produit pourtant ; les manifestations dont nous avons dit plus haut un mot discret ont été faites par des jeunes. Est-ce à dire qu’ils ont une répugnance particulière pour la patrie allemande ? Non, mais ils veulent, non moins obstinément que leurs devanciers, rester Alsaciens-Lorrains, et leur opposition aux lois et aux mœurs qu’on leur impose prend toute la vivacité de leur tempérament. Aussi leur marque-t-on de la défiance : ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de les ramener.

Tous ces projets ont été l’objet d’une première délibération au Reichstag : elle a été du plus haut intérêt. Il serait très injuste de ne pas reconnaître la modération dont a fait preuve le gouvernement dans son langage. M. Delbrück, secrétaire d’État à l’Intérieur, et après lui le chancelier de l’Empire, M. de Bethmann-Hollweg, ont prononcé des discours où l’on sentait le désir de bien faire, mais aussi la crainte de faire trop. Celui de M. Delbrück n’a été qu’un exposé des motifs, froid, un peu long, œuvre d’un esprit honnête. Il y a eu un accent d’humanité plus profond dans celui du chancelier. Les deux orateurs, nous l’avons déjà dit, ont parlé avec déférence, presque avec respect du particularisme alsacien-lorrain : ils veulent l’encourager, avec l’espérance finale de le voir se transformer. — L’attachement des deux provinces à la France, a dit M. Delbrück, est historiquement très naturel. Elles avaient bien, à une époque antérieure, appartenu à l’Allemagne, mais alors l’Allemagne était divisée et abaissée. En