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entre Salé et El Kounitra, où les « tringlots, » quoique sans escorte, firent brillamment leur devoir ; la marche pénible de la colonne Brulard qui, pour ne pas s’engager à travers les pièges de la forêt de Mamora, devait s’enlizer dans une plaine encore à demi inondée ; les intentions menaçantes des tribus Zemmour, Cherarda, et Béni Hassen qui, par bonheur, ne semblaient pas disposées à prendre simultanément l’offensive ; l’attitude équivoque de Salé, qui avait fermé ses portes à la colonne légère, et dont les habitans, laissant les femmes dans la ville, couraient la campagne et venaient, la nuit, tirailler sur le bivouac.

Il semble, à ce sujet, que l’autorité militaire a parfois poussé trop loin la patience et la mansuétude. Quoique nous fussions au Maroc pour y faire œuvre de police et non de conquête, nous aurions pu mettre en pratique avec une sage rigueur le système des responsabilités collectives qui, dans nos lointaines colonies, aussi bien que pendant l’expédition de Chine, a donné presque toujours d’excellens résultats. La garde des portes de Salé par des postes français n’était pas une mesure de protection suffisante. La perspective, après chaque attentat, d’une exécution partielle ou d’un bombardement réduit, aurait plus sûrement calmé le zèle patriotique ou pillard des tribus de la région. En pays arabe, on doit se montrer fort si l’on veut inspirer la crainte, et les sultans, quand ils le peuvent, appliquent sans ménagemens ce principe absolu.

Les gens de Rabat, quoique secrètement hostiles à Moulay-Hafid, paraissaient moins farouches que les habitans de Salé. Depuis plus longtemps, d’ailleurs, ils étaient en contact direct avec les Européens : les consuls, une station de télégraphie sans fil, une importante usine d’alcool, des comptoirs commerciaux, les bateaux qui faisaient escale dans la rade pour échanger les articles courans d’exportation européenne contre l’orge, les peaux, les tapis, donnaient une apparence de communauté d’intérêts aux relations entre indigènes et roumis. Mais, surtout, la présence d’un « tabor » important, troupe de toutes armes de la police marocaine intelligemment organisée par les officiers et sous-officiers français au service du Sultan, maintenait les Arabes de la ville et les Berbères de la campagne dans une fataliste tranquillité.

Tandis que les Israélites de Salé, dès l’apparition de nos colonnes, devaient faire un exode précipité pour fuir la colère