Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/349

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l’Empire Ottoman des Etats de l’Europe occidentale. Du jour où les méthodes et les institutions de la civilisation européenne furent représentées, dans la péninsule même, par de petits Etats naguère encore vassaux ou sujets de la Turquie, ardens à s’élever, avides de nouveauté, de changement et de progrès, il fut évident que le conflit éclaterait. La lutte engagée n’est pas, comme l’a dit le sénateur Mascuraud, une guerre de religion, c’est la lutte de deux civilisations, dont l’une est la civilisation occidentale, issue du christianisme, celle du mouvement et de l’espérance, l’autre la civilisation orientale, fondée sur l’Islam, colle de l’immobilité et du fatalisme.

Pour éprouver par ses yeux la violence du contraste, il suffit de parcourir en chemin de fer soit la ligne de Sofia à Constantinople, soit celle de Belgrade à Salonique par Uskub, et de regarder les campagnes qui défilent lentement de chaque côté du train. En Serbie et en Bulgarie, les plaines sont bien cultivées, habilement irriguées ; des cultures maraîchères, des arbres fruitiers entourent les villes ; les moissons poussent drues et serrées ; nul coin de terre arable n’échappe à la charrue. Dès qu’on arrive en Thrace ou en Macédoine, le contraste est poignant : les buissons et les épines envahissent les champs, les épis disparaissent parmi les herbes folles. Dans les riches plaines du Vardar, où la couche d’humus est très épaisse, les paysans, pour faire leurs semailles, mettent d’abord le feu aux ronces et aux broussailles, puis la charrue, qui est restée l’antique araire des Romains, écorche la terre, contournant les bouquets d’épines qu’il serait trop pénible d’arracher ; aussitôt après ce premier et unique labour, on jette la semence ; la terre est si fertile que la moisson suffit encore à nourrir tant bien que mal les habitans clairsemés. Les paysans de race bulgare, qui sont nombreux dans les plaines macédoniennes, ne cultivent pas mieux que les Turcs ; le tchiflik sur lequel ils vivent et peinent ne leur appartient pas, ils n’en sont que les colons, et le fruit de leur travail va au propriétaire et au fisc ottoman ; le bey, avec la complicité des autorités, abuse de ses droits pour dépouiller le paysan. Nous avons expliqué déjà ici comment la question macédonienne est, pour une bonne part, une question sociale ; elle est une conséquence du régime de la propriété. La physionomie des hommes reflète la prospérité de la terre libre ou la tristesse de la terre serve. En Macédoine, le paysan est