Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/470

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l’armée turque. Le vaillant Botzaris est là déjà depuis plusieurs jours, avec sa poignée d’hommes : mais un chef de bande qui se trouvait précédemment chargé de la garde du défilé, un certain capitaine Gogo, — de sinistre mémoire, malgré tout ce que son nom a pour nous de comique, — a demandé au prince Maurocordato des troupes de renfort, et ce sont les Philhellènes qui sont venus, sous les ordres de l’admirable Normann. Dès la nuit suivante, les Turcs fondent sur eux à l’improviste, en masses énormes, et la lutte s’engage.


Avec le soleil, l’ardeur du combat s’accrut encore. Notre régiment accomplit des prodiges de valeur, l’aile gauche des Turcs fléchit, nous la vîmes reculer, et la joie du triomphe flamboya dans toutes les poitrines des survivans. Oui, nous étions vainqueurs ! Et déjà mes compagnons fonçaient à la baïonnette sur l’aile gauche des Turcs, lorsque le traître Gogo. — à qui l’ennemi avait offert une prime de 50 000 piastres s’il parvenait à lui livrer le corps entier des Philhellènes, — donna aux siens le signal de la fuite. La vue de cette défection provoqua une épouvante et une confusion générales. En vain Marco Botzaris tenta de s’opposer au lâche abandon, en ordonnant à ses hommes de tirer sur les Grecs déserteurs : Gogo emmena ses troupes sur une éminence, et, de là, leur enjoignit de faire feu sur leurs compatriotes. Alors l’héroïque Botzaris essaya de défendre, à lui seul, la sortie de la gorge : mais il était trop tard, la cavalerie turque débouchait en foule, écrasait la petite poignée des Souliotes, nous séparait du reste de l’année grecque ; et avant que nous nous en fussions aperçus, tandis que nous nous croyions encore vainqueurs et avancions bravement vers le pied de la montagne, voici que nous nous trouvâmes cernés de tous côtés !


Durant de longues heures, les 500 Philhellènes résistent à ces milliers de farouches adversaires qui, trop heureux de les tenir sous la main, ont résolu de les anéantir jusqu’au dernier homme. Une grave blessure que reçoit le général Normann les laisse désormais sans chef : mais tous sont pleinement résignés à mourir ; et en effet nous voyons succomber tour à tour, réconciliés maintenant et revêtus d’une même beauté pathétique, les personnages infiniment divers dont les querelles, les hâbleries et toutes les menues aventures, depuis leur arrivée en Grèce ou même pour quelques-uns d’entre eux depuis leur séjour à Marseille, avaient fini par en faire, pour nous, comme autant de figures d’un pittoresque roman, sans que rien, dans leurs actes ni dans leurs paroles, nous permît de prévoir l’héroïsme qu’ils montreraient dans la catastrophe prochaine.


Cependant nous avions réussi à nous frayer un chemin jusqu’au village, avec l’espoir de nous y installer : mais nous le trouvâmes déjà occupé par