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faite au sein du Parlement. Sa première pensée fut qu’on avait forcé ses tiroirs ; mais, vérification faite, il vit qu’il n’en était rien. Maurepas, auquel il se plaignit, « lui fit entendre que le coup partait sans doute de quelque commis infidèle [1]. » Cette vague explication paraissait suffire au Mentor ; elle ne satisfait pas Necker, qui poussa plus loin ses recherches. Ce qu’il apprit lui livra la clé du mystère. Nous en sommes également instruits. Le comte de Mercy-Argenteau, dans une note adressée, un mois plus tard, au prince de Kaunitz [2], a raconté les détails de cette trahison, et son rapport est confirmé par d’autres témoignages, non moins formels et non moins accablans.

Voici comment se reconstitue cette histoire. Quelques jours après la remise du manuscrit au Roi, celui-ci, oubliant vraisemblablement ses promesses, en avait dit un mot à son frère, le Comte de Provence, et Monsieur, rencontrant Necker sur l’entrefaite, l’avait prié avec instance de lui communiquer « son magnifique mémoire. » Le directeur n’osa pas refuser de faire connaître ses idées au premier prince du sang, à celui qui, comme dit Mercy, était, à cette époque, « l’héritier présomptif du trône. » Il vint donc lui lire son travail, seul à seul. Il eut bien soin, d’ailleurs, de remporter le manuscrit et fit jurer au prince de garder le silence sur cette lecture confidentielle. Mais, au mépris de la parole donnée, le comte de Provence, peu après, en entretenait Cromot, son surintendant des finances. L’affaire semblait devoir en rester là, lorsque éclataient, trois ans plus tard, entre Necker d’une part, Cromot et son maître de l’autre, les démêlés dont j’ai fait plus haut le récit. Cromot, à ce moment, se ressouvint, fort à propos, « de la confidence de son maître. » Il entrevit un bon moyen de « perdre » ou de compromettre gravement le directeur général des finances, de le brouiller, dans tous les cas, avec la haute magistrature. Entre Monsieur et lui, tous deux altérés de vengeance, s’ourdit un plan perfide, un plan savamment machiné et qui réussit à merveille.

Le prince, un beau malin, reparlait à Necker, avec de grands éloges, du mémoire qui l’avait si fortement frappé et insistait pour qu’il le lui confiât, l’espace de quelques jours,

  1. Journal de Hardy, 26 avril 1781.
  2. Note du 31 mai 1781. — Correspondance publiée par Flammermont.