Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/16

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Et ils se mirent d’accord, comme sur un fait d’expérience commune, pour constater qu’en dehors du monde religieux, on n’obtenait rien qu’avec de l’argent et des rubans.

Mais, pour atténué qu’il soit, leur anticléricalisme demeure foncier. Ces nouveaux venus se trouvent embarqués d’une telle manière, — là-dessus pas d’illusions, — qu’ils travaillent et travailleront pour que la France se débarrasse de ce qui porte l’empreinte chrétienne. Et leur antichristianisme n’est pas un simple article de programme, une nécessité de leur carrière politique, c’est bien un préjugé placé à la racine de toute leur pensée. Tous s’accordent pour croire qu’au village ils peuvent avantageusement remplacer l’église par l’école. Ils ne soupçonnent pas la raison d’être de la religion ; ils ne voient pas qu’elle correspond à des besoins réels ; ils éprouvent pour elle un mépris tranquille ; sans méchanceté, voire indulgent, dont leur physionomie est tout illuminée. Dans un Albert de Mun, un Groussau, « ces représentans d’un autre âge, » ils peuvent saluer la perfection de l’art et le caractère, mais ils ne doutent pas de leur propre supériorité intellectuelle. Aux yeux de tous ces hommes avec qui je viens de m’entretenir, la religion n’est qu’un ensemble de superstitions, une conception de l’univers dépassée, une vieille forme de l’esprit, une des peaux que l’humanité a progressivement dépouillées et laissées sur son chemin.

Ils le croient dur comme fer. Et qui de nous n’a pas été dressé à le croire ? Les maîtres à qui nous devons les enivremens de notre vingtième année nous ont tous aiguillés sur l’antichristianisme. Ils nous affirmaient que nous saurions, de nous-même, trouver comme un Marc-Aurèle, comme un Goethe, cette sagesse modératrice, cet équilibre, cette lumière et cette abondance, bref cette paix que l’Église offrait à nos pères et que d’ailleurs, à vingt ans, nous ne songions guère à désirer.

— Comment diable ! me disent parfois en conversation familière, quelques-uns de mes jeunes collègues, vous de qui nous connaissons toute la suite des ouvrages et qui n’avez jamais renié ni Taine, ni Renan, ni Sainte-Beuve ; comment êtes-vous dans cet état d’esprit de célébrer les églises, non seulement pour leur beauté, mais encore d’un point de vue moral et spirituel ? C’est pour les autres, n’est-ce pas ?

— Ah ! non, par exemple ! Non ! J’ai horreur de cette