Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/20

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viennent caresser doucement le passant. Mais un jeune héros, lui, ne songe pas à réjouir ses yeux du splendide rideau de ces apparences et ne se contenterait pas d’une tranquille possession. Obligé par sa force propre, il court à son haut destin ; il va droit à l’esprit. Quel drame ! Le voyageur a jeté à terre ses vêtemens et ses armes. Corps à corps, il affronte l’envoyé mystérieux du ciel. Comme un jeune bélier, il fonce, la tête en avant, légèrement inclinée, et sur ce dur petit crâne rond, on croit voir pointer des cornes.

Ce combattant, c’est une des plus belles images guerrières. Un jeune héros, d’un mouvement irrésistible, s’élance au cœur de la vie ; il court à ce que les faits contiennent d’émotion ; sur tous les domaines, il se fraye un passage jusqu’à l’esprit. Où qu’il débouche, c’est d’un tel élan que du monde de la nature il a pénétré dans le monde de l’âme… Celui-ci, que veut-il de cet ange ? « Laissez-moi aller, lui dit le mystérieux génie du ciel, car l’aurore commence déjà. » Et le jeune audacieux répond : « Je ne vous laisserai pas aller que vous ne m’ayez béni… »


Dans une sorte d’ivresse, devant tous les spectacles, les paysages, les événemens, les objets, j’ai désiré confusément l’esprit qu’ils contenaient. J’ai voulu le discerner, le saisir, me mesurer avec lui. Non pour le détruire ! Je n’ai jamais rêvé de rien jeter à terre. Je combattais pour m’affermir et m’augmenter. Je voulais me conquérir dans tout. Je me suis opposé violemment à tout ce qui n’était pas moi, mais quand j’avais pris corps à corps l’esprit mystérieux, je lui demandais sa bénédiction, son amitié, son alliance. Que nous attaquions ce qui court, ce qui rampe ou ce qui vole, nous ne cherchons pas d’autre fruit de la victoire que de nous annexer plus d’âme.

Où cela nous a-t-il mené ? Me suis-je, comme je voulais, développé, haussé, totalement employé ? D’étape en étape, je distingue mieux au fond de mon être une force oubliée, dédaignée, d’abord assoupie, mais accrue de toutes mes alliances ; j’entends un désir qui n’a pas eu sa part et qui chante plus fort à mesure que tous les autres, rassasiés jusqu’à la satiété, se taisent. Cette voix profonde me hèle, réclame son ascension à la lumière et s’efforce mystérieusement de redresser le cours de ma vie.