Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/19

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Le lendemain, au moment de partir, j’allai avec les deux Marseillais prendre congé du prieur à qui chacun de nous remit, en remerciement de son hospitalité, une aumône pour ses œuvres. Et lui, à son tour, avec une charmante bonne grâce, il voulut nous offrir et nous dédier des brochures consacrées à son beau monastère. Sur la mienne, il tint un instant sa plume levée, et me regardant, il dit :

— Que vais-je écrire : Pax aut Bellum ?

Et moi de répondre précipitamment, comme si l’hésitation seule était déjà une offense à.tous ces rêves d’agitation et de gloire qui m’appelaient sur la scène du monde :

Bellum !

Ce fut un scandale. Le Marseillais et sa nièce me tiraient par mon veston. Mais le prieur, avec un sourire paisible, répliqua :

— Non, jeune homme, Pax.

Il dit cela avec solennité, en maintenant sur moi son regard, puis il écrivit lentement sur le petit livre que je possède encore le mot Pax, d’une écriture grande et claire, tandis que mes compagnons l’approuvaient d’une manière un peu désobligeante pour un jeune arrogant.

« Alors le jeune garçon s’enfuit sauvagement dans la vie. » Ainsi s’exprime le poète. Et de fait, aux heures de sa première force, un jeune homme s’acharne, foule aux pieds, dédaigne tant de choses qu’on peut le prendre pour un barbare. Je songe à cette fresque aux couleurs vineuses, violacées, pleines d’orage, que Delacroix peignit sur la muraille de Saint-Sulpice, et au jeune voyageur qui, tête baissée, dans une mystérieuse solitude où tressaillent d’un vague étonnement les choses, n’hésite pas d’assaillir l’ange.

Quel sentiment de la hiérarchie spirituelle dans le paysage ! Que ces grands chênes jouissent du plaisir d’être robustes ! Comme ils étaient et tourmentent leurs branchages sous les lueurs du matin ! Et ces buissons, ces rochers, comme ils demeurent dans un puissant repos ! Cette nature serait belle à soumettre, ces hautes montagnes à sillonner de routes, ces grands arbres à débiter en planches et en poutres ; cette terre si neuve produirait joyeusement une abondante moisson ; des parfums, des effluves, des aimans, des secours profonds enveloppent,