Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/94

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ouvrant, avec prudence, des porches étroits entre des contreforts obliques ou bombés, en avançant les saillies des gargouilles pour éloigner du crépi lisse la chute des eaux de pluie. Obéissant au Conseil de la cité, les maçons alignèrent des bâtimens sur des rues à peu près droites. On ménagea des carrefours pour les causeurs et des places pour les vendeuses. D’une mosquée à l’autre, d’un marché à l’autre, des rues furent orientées qui conduisirent aux assemblées de penseurs, et aux réunions voluptueuses. Le long de ces voies se dressèrent les larges cubes en glaise, qui protègent les vies des familles polygames, les trésors de leurs coffres, les marchandises de leurs réserves. Les belles Arabes eurent leurs quartiers cossus fleurant les parfums d’Egypte. Les Tripolitains voulurent des parcs à dromadaires entre les blocs de leurs maisons crénelées pour la défense des entrepôts. On ménagea des espaces où se tint le marché aux branches d’épineux secs que les miséreux apportaient du désert, et qu’ils vendaient en petits tas pour la cuisine. Par races du Nord ou du Sud, par corporations nomades ou sédentaires, les propriétaires se groupaient, encastrant leurs murs, accolant les terrasses, suspendant les belles nattes de Mopti devant les baies, achetant des esclaves prompts à servir. Sévère, grise et blonde, la cité d’argile s’éleva sur le sable. Les alvéoles de ses terrasses se multiplièrent entre les pyramides de ses mosquées. Elle s’étendit sur les flancs. Elle s’aggloméra dans le centre. Peu à peu les terrains vagues et leurs huttes disparurent. La ville repoussa ses faubourgs de ruches songaïs, et ses hameaux de paillassons berbères, jusque dans les vagues des sables éblouissans. Tombouctou grandit, ville d’opulence et de force. Les timbaliers frappèrent sur le parchemin de leurs caisses devant les farandoles des danseuses et les chœurs des assistantes, toutes les nuits.

A l’abri de ces maisons, les familles se défendirent contre l’épidémie de 1582 que les marabouts soignèrent, sans pouvoir empêcher mille morts dans les faubourgs et les campemens. Mais les plaisirs du gain, le goût de la volupté, le triomphe des succès intellectuels, et l’orgueil de la dévotion effacèrent vite les deuils particuliers.

Un peu plus tard, les marchands apprirent avec stupeur que les Peuhls du Macina avaient pillé un convoi de barques djennéennes. Chose invraisemblable. On rassembla des milices.