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haute de l’Orient allait, pour la première fois, aider de ses armes la plus haute civilisation occidentale. Il n’est pas souvent donné à un peuple d’accorder ainsi son intérêt particulier et celui du monde. Nous attendions avec confiance son branle-bas de guerre. L’Empereur se disposait à redescendre des hauteurs de Nikko afin de consulter les mânes de ses Ancêtres. On pressentait le résultat de cette consultation.

À Yokohama, les derniers réservistes étaient mobilisés. M. Regnault m’offrait de m’embarquer sur l’Amazone ; mais il ne savait quand elle partirait. L’insécurité des mers pouvait encore la retenir une semaine ou deux. Je me décidai pour un paquebot japonais, le Katori Maru, qui venait de quitter Yokohama, et que j’avais tout le temps de rattraper à ses escales de Kobé ou de Nagasaki ; et j’arrêtai la dernière place vacante.

Était-ce l’imminence de la déclaration de guerre du Japon ? Des centaines d’Américains et d’Allemands gagnaient précipitamment Shanghaï. On eût dit qu’il y avait de la panique dans l’air. Il y eut au moins un peu d’affolement quand, la veille du jour où les réservistes devaient prendre le train et ceux qui étaient dans mon cas rejoindre le Katori Maru, un typhon s’abattit sur la côte et rompit en plusieurs endroits la grande voie directe de Tôkyô à Kobé. Il fallait quelques jours pour la réparer. Une seule ligne restait ouverte, celle qui monte jusqu’à Nagano sur la côte occidentale et redescend par Nagoya, une des lignes les plus pittoresques du Japon, mais terriblement longue.

Au consulat français, on se remuait comme on ne l’avait jamais fait depuis l’ouverture du pays. Le consul, obligé d’envoyer de nouveaux avis aux mobilisés, les achevait dans le bruit des conversations qui se croisaient par-dessus sa tête. On entendait : « Je vous dis qu’il vaut mieux partir par Tôkyô à onze heures du soir. — Les Belges ont certainement posé des mines. — Les Américains affirment que les Japonais ont demandé à l’Angleterre un million cinq cent mille livres sterling pour marcher. — Comment voulez-vous que le Père Z aille au feu ? Il est trop gros. — C’est absurde : quelles que soient les conditions de l’Angleterre, le Japon marchera. — On passera le Rhin. — Courez à la gare ! »

Tout à coup, les conversations cessèrent. Une petite dame,