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dernier vestige de l’ancien département de la Moselle, que les vieux Messins appelaient le Haut-Pays.

C’était un petit monde très fermé, perdu au bout de la France, à la limite des pays germaniques et wallons. Le reste de la Lorraine ignorait ou dédaignait ce cul-de-sac, dont personne ne soupçonnait encore les richesses minières ; et, si nous étions Lorrains, nous ne le savions pas, ou nous n’y pensions guère. Pour nous, la Lorraine, c’était une expression patriotique, qui désignait le territoire annexé par les Allemands. En dehors des romances que l’on chantait après la guerre, je ne l’avais jamais entendue. Le jour où un de mes oncles, qui habitait alors Valenciennes, annonça, dans une de ses lettres, qu’il viendrait passer les vacances « en Lorraine, » à savoir chez nous, dans la Meuse, je fus très frappé par cette façon de dire toute nouvelle pour moi, et je remarquai la même surprise chez mes parens. C’était là, pensions-nous, une élégance de plume, permise peut-être à un étranger, à un déraciné comme mon oncle, mais que nous n’eussions jamais osé imiter : voilà l’impression confuse que j’en eus et qui dut bien troubler mes idées enfantines, puisque je m’en souviens encore après un si long temps.

Malgré cette inconscience de nos origines, ou peut-être à cause d’elle, l’esprit local était très fort. Passé deux lieues à la ronde, l’étranger et l’inconnu commençaient pour nous. On ne parlait presque jamais de Strasbourg ou de Reims. Ces deux villes nous paraissaient aussi lointaines et aussi fabuleuses que Paris. Lorsque des cousins nous arrivaient de Bar-le-Duc ou d’Epinal, on les regardait un peu comme des curiosités tombées de la lune. On connaissait, à vrai dire, l’existence de Verdun. C’était notre ville épiscopale. Mais on n’y allait guère. Quoique plus proche de nous, cette ville de l’Evêque nous paraissait plus éloignée et plus inaccessible que Metz. En réalité, Metz était la capitale du pays, son centre d’attraction. Après l’annexion, nous eûmes beaucoup de peine à en désapprendre le chemin et à nous tourner vers Nancy, dont nous ne savions rien, sinon que c’était « un petit Paris, » selon les dires des rares personnes qui s’étaient aventurées si loin. Et cela suffisait pour que la métropole lorraine prît, à nos yeux, comme un faux air de frivolité. D’ailleurs, pendant les premières années qui suivirent la guerre, il n’était pas commode, pour nos gens de Spincourt et du