Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 29.djvu/483

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

violation de la neutralité américaine n’a été mieux caractérisée.

M. Lansing n’a pas perdu de temps pour demander des explications au docteur Dumba et on ne devinerait jamais celles qui lui ont été données : il en a été si étonné et si ému qu’il a rompu l’entretien pour en faire part à M. Wilson. M. Dumba a expliqué que, dans les usines dont il s’était fait fort d’interrompre le travail avec de l’argent, il y avait des Autrichiens, et qu’il était incontestablement en droit de les détourner, moyennant indemnité, d’un travail qui devait profiter aux ennemis de leur pays. Une telle excuse aggravait la responsabilité de M. Dumba au lieu de l’atténuer. Il n’y avait plus qu’un parti à prendre et M. Wilson l’a pris aussitôt. Point n’était besoin, cette fois, de faire une enquête préalable ni de rédiger une note savante : la lettre de M. Dumba était un témoignage irrécusable contre lui. Le gouvernement américain a jugé qu’un tel ambassadeur était désormais « inacceptable » et l’a fait savoir à Vienne. On ne saurait qu’applaudir à la promptitude de cette démarche et à la résolution qu’elle manifeste. Mais le docteur Dumba est-il le seul coupable et l’affaire n’aura-t-elle pas une suite ?

Pour en revenir à l’explication fournie par l’ambassadeur, que faut-il penser de ces ouvriers qu’il a dit être ses compatriotes et auxquels il s’est arrogé le droit de donner des directions ? Sont-ils vraiment restés sujets autrichiens ? Non sans doute : autrement, et à supposer, comme c’est probable, que la plupart d’entre eux aient encore l’âge militaire, ils auraient dû rallier le drapeau et être aujourd’hui au front. Mais on peut croire qu’il n’en est rien et que si ces ouvriers sont d’origine autrichienne, ils sont devenus sujets américains. On en a eu, en Amérique, depuis le commencement de la guerre, des preuves fréquentes et frappantes, que les citoyens d’origine germanique sont demeurés foncièrement germains. Ils forment aux États-Unis une colonie compacte qui est une sorte d’État dans l’État et quand il s’agit d’obéir à l’autorité américaine ou à celle de l’ambassadeur d’Allemagne ou d’Autriche, ce problème de casuistique est déjà tout résolu dans leur conscience. On se rappelle le mot du fabuliste :

Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.

Même quand ils sont chez vous, les Allemands et les Autrichiens ont la prétention d’être chez eux ; ils y sont en vertu du droit supérieur de leur race et ils suivent de préférence à toute autre les influences qui