Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/480

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« victorieuse Allemagne » est invincible. Or il est nécessaire à sa justification que les Empires du Centre l’emportent sans conteste. Quand on a « lâché » un allié, parce que cet allié était en mauvaise posture et qu’il ne semblait pas que ses autres alliés pussent le sauver ou le redresser, encore faut-il ne pas s’être trompé sur le camp où l’on a préféré suivre la Force, qui a paru plus belle. Ce sont des calculs délicats : il est grave, lorsqu’on est roi, d’avoir manqué son addition. Ensuite, il y a le Ministère, — le ministère Skouloudis, — qui n’a jamais joui chez les Grecs d’une bien grande autorité, mais qui a perdu tout ce qu’il en pouvait avoir, depuis qu’aux élections provoquées par lui-même, les deux tiers du corps électoral se sont abstenus pour témoigner leur attachement à la personne et à la politique de M. Venizelos. Par là, par ce résultat significatif, se trouve plébiscité, pour ainsi dire, l’illustre homme d’État et vérifiée l’habileté de sa tactique, car, sans calomnier l’exercice du suffrage en Grèce, sans insinuer qu’il y soit plus docile ou plus corruptible qu’ailleurs, c’est toujours et partout une imprudence de jouer à ce jeu, quand, la partie étant définitive, les cartes sont données par les adversaires. Aussi catégoriquement qu’il pouvait le faire connaître en se taisant, le peuple grec a déclaré qu’il était avec M. Venizelos, non point avec le ministère, ou l’état-major, ou la cour, ou la presse, stylée et orchestrée, ou telle ou telle coterie allemande ; qu’en somme il était avec les nations, et non point avec les Empires.

Nous n’avions jamais eu d’inquiétude à ce sujet, quoique ne faisant pas profession de « philhellénisme. » au sens un peu dérisoire que certains essaient d’attacher à ce mot. Nous aimons et nous admirons la Grèce antique, et c’est une chose : nous respectons et nous ne demandons qu’à aimer la Grèce moderne, et c’est une autre chose. Mais il convient qu’elle nous aide à l’aider, ou que du moins elle ne nous en détourne pas. Notre sympathie pour elle est si incorrigible, nous cherchons si peu à nous en corriger, que nous venons encore de lui avancer dix millions. D’autres pourraient sourire de notre confiance qu’ils appelleraient crédulité, ou peut-être pis : elle vient de ce que nous croyons ne pas mal connaître les inclinations du peuple grec, de ce qu’en tout cas nous connaissons très bien nos propres résolutions.

Il est des liens qui ne se rompent pas, mais qui peuvent se détendre ou se resserrer. Ni la France, ni l’Angleterre, ni la Russie n’oublient que la jeune Grèce est née par elles ; qu’elles trois, elles seules, pas l’Allemagne qui n’existait point alors comme Allemagne,