Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/948

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ans, fille d’un conseiller communal de Bielefeld, a reçu un coup de fusil en pleine poitrine au moment même où le chauffeur arrêtait la voiture qui la ramenait chez elle en compagnie de sa mère. A Coblence, un organiste et professeur de musique, du nom de Ritter, a été tué dans son automobile. (Gazette Populaire de Leipzig du 7 août 1914.)

Quelques jours plus tard, le 11 août, le même journal annonçait qu’il avait appris, de son correspondant de Westphalie, quatre nouvelles morts d’inoffensifs voyageurs allemands, tués par des « civils armés » dans cette seule province. Le 15 août, c’était la célèbre Agence Wolff qui se chargeait d’instruire le public allemand d’un bon nombre d’autres morts également causées par l’excès de zèle d’autres « chasseurs à l’automobile. » Et la Gazette Populaire de Leipzig, à propos de ce télégramme de l’Agence Wolff, répétait une fois encore que « c’était en vérité une folie sans nom, de guetter des automobiles ennemis sur les routes allemandes. »

Ni des officiers russes ou français, — écrivait-elle, — ni des voitures remplies d’or n’ont jamais pensé à traverser notre territoire. Mais quand donc notre peuple se décidera-t-il à arrêter cet horrible massacre de ses propres compatriotes ? Quand donc voudra-t-il enfin prêter l’oreille aux avertissemens incessans de notre Direction de l’Armée ?

Le « peuple allemand » a-t-il enfin réalisé le vœu du journal de Leipzig, ou bien se trouve-t-il encore aujourd’hui, sur les routes de la Bavière ou du Mecklembourg, des « civils armés » qui s’obstinent à guetter le passage de lingots d’or français ? Mais en tout cas, et si même l’aventure ne s’est pas prolongée au-delà d’une quinzaine de jours, n’est-ce pas qu’elle méritait de nous être connue ?

Elle le méritait d’autant plus qu’elle nous offrait, en somme, un exemple à peu près unique d’une désobéissance obstinée du public allemand à un ordre « officiel. » Il y a bien eu aussi un semblant de désobéissance dans l’acharnement avec lequel la population allemande a continué sa « chasse à l’espion russe, » sans vouloir tenir compte des démentis que s’infligeaient maintenant à soi-même les premiers initiateurs de ce noble exercice : mais je serais fortement tenté de croire, tout compte fait, que ces timides désaveux des pouvoirs publics avaient surtout pour objet de dégager la responsabilité de leurs propres auteurs, moyennant quoi ceux-ci s’accommodaient volontiers de voir durer longtemps encore un « sport » aussi éminemment patriotique, et plus ou moins conforme à leurs penchans secrets. Car c’est chose trop certaine que, d’ordinaire, lorsque ces