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Maître ! » Et les deux mains étendues, jusqu’à la hauteur du visage, ils attendaient, comme dans la prière, la bénédiction du Sultan.

Plus un mol. Moulay-Youssef passait la main sur sa poitrine d’un geste qui était à la fois la fin de sa prière mentale et le signe de leur congé. Les cavaliers tournaient bride, obliquaient hors du carré. D’autres venaient prendre leur place.et à chaque fois le Sultan, tout à fait impassible, faisait imperceptiblement avancer son cheval, pour se porter, dans un mouvement de vieille courtoisie symbolique, au-devant de ses féaux.

Une trentaine de tribus défilèrent ainsi devant lui, quelques-unes somptueusement harnachées, mais la plupart assez misérables et n’ayant pour tapis de selle que des lambeaux de soie, des étoffes usées, mais de tons infiniment doux et agréables à l’œil. Et il y avait là des tribus, qui, depuis des temps immémoriaux, n’avaient pas prêté cet hommage, des tribus belliqueuses que notre politique venait de ramener au maghzen, des hommes rudes, aux burnous grisâtres, avec des yeux de feu, des pommettes saillantes et de longs poils de chèvre sur leurs visages boucanés. Que pensaient-ils, ceux-là, en se penchant sur leurs selles, quand ils criaient si humblement : « Dieu allonge les jours de mon Maître ! » Dieu seul le sait, qui sait tout…

Lorsque la dernière tribu tourna bride, un coup de canon retentit, et comme saisis d’une panique folle tous les serviteurs du Sultan s’éparpillèrent en un indescriptible désordre de robes flottantes et de burnous envolés, qui les rassembla tous, après cotte minute éperdue, dans l’ordre exact du cortège : le Maître du Palais en tête, les six chevaux de main à la suite, le Chef des Ecuries devant les porteurs de lance, les huit chasseurs de mouches à droite et à gauche du Sultan, le grand parasol vert immuablement sur sa tête, et, derrière lui, le troupeau confondu des dignitaires et des vizirs, que dominaient les hautes soies d’Idriss et la quenouille héroïque du grand saint de Marrakech. Et toujours dans la poussière et le tumulte des musiciens, qui trébuchaient dans le sable et les palmiers, et dont la troupe bigarrée faisait à elle seule une chanson, le lent cortège s’avança, impassible et solennel, entre les cavaliers des tribus d’où sortait parfois un caïd pour se jeter à plat ventre devant le cheval du Sultan et baiser l’étrier d’or.