Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/254

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succession de ses hôtes passagers. La société et l’homme ont besoin l’un de l’autre, ont l’un et l’autre des droits, ces droits se mesurent à l’importance de l’un et de l’autre, et cette proportion fait de l’homme le serviteur de la société.

Ce qu’il lui doit d’abord, c’est de la perpétuer. Il a été associé à l’œuvre de la création par le don qu’il possède d’enfanter à l’homme et à la femme, qui ont reçu en commun cette puissance, de s’unir pour l’exercer. Durer n’est pas le seul besoin de la société : les souffrances qui, sous toutes les formes, en frappant les vivans, la blessent elle-même, doivent être guéries par la bonté et par la science ; à la vie sociale il faut aussi la consolation de la beauté, certains sont aptes à répandre ce soulagement par les générosités de l’art et du génie ; la société surtout a besoin de connaître les lois de sa vie et de son avenir, certains sont dignes de lui apporter le présent souverain, la vérité. L’obligation d’être utile est commune à tous, les moyens d’être utile sont divers, particuliers à chacun. Ceux qui donnent leurs soins aux épreuves des autres, leur zèle à l’accroissement des nobles joies et leur existence à la révélation des principes sauveurs exercent une générosité plus grande que celle où les époux enferment leur sollicitude domestique. Si donc, pour mieux accomplir leur œuvre plus universelle, les serviteurs de tous ont besoin de ne pas se clore en un seul foyer, l’un de leurs devoirs les dispense de l’autre. Ainsi le célibat a son rôle comme le genre d’existence qui rend complète l’offrande à de grandes causes. Mais pour la masse des êtres qui n’ont pas ces dispenses d’exception, le précepte divin est de se consacrer à l’œuvre sociale qui exige le plus d’ouvriers, c’est-à-dire de continuer l’espèce humaine. Et tous les actes par lesquels l’homme se sacrifie en ce monde, multiplient les mérites dont la récompense est une vie future, heureuse et sans fin.

La crainte filiale du Père commun fut la plus ancienne, la plus impérieuse, la plus constante des forces qui rendirent infatigablement pères nos ancêtres. La race de France fut le chef-d’œuvre de la morale chrétienne. Toute cette morale établissait comme la loi de la vie présente la subordination des intérêts particuliers aux intérêts généraux. Complice de cette doctrine, l’histoire a montré notre race d’autant plus surabondante et irrésistible qu’elle ne travaillait pas pour elle seule, et d’autant plus amoindrie et inefficace qu’en elle chacun s’est