Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/353

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Pierre le Vénérable, dans une lettre à Louis VII, commente sa vocation de croisé :


Les princes juifs, de l’ordre de Dieu et par la force des armes, détruisirent les nations profanes et conquirent leur territoire pour Dieu et pour eux-mêmes. Le roi des chrétiens, par le commandement du même Dieu, vaincra les Sarrasins, ennemis de la vraie foi, et il s’efforcera de s’emparer de leur territoire pour Dieu, et non pas pour lui-même.


« Non pas pour lui-même, » remarquez le mot ; et de fait, les rois de Jérusalem se souvenaient toujours, et les patriarches leur rappelaient au besoin, que Godefroi de Bouillon avait reçu l’investiture de cette ville avec humilité, comme un ministère d’Eglise, et que l’Eglise lui avait dit : « Tu es l’homme du Saint-Sépulcre, tu es le nôtre, homo sancti Sepulcri ac noster effectus. » Et ce désintéressement, dont à Jérusalem ses successeurs français acceptèrent l’héritage, convenait bien à l’idéalisme de notre race. Les épopées, germaniques prédisposaient mal à de pareilles vertus de détachement les combattans d’outre-Rhin : elles faisaient mouvoir tout un monde de héros fiévreusement acharnés à la poursuite d’un trésor, et non point à la victoire d’une idée. La Germanie mettait son cœur où était le trésor des Niebelungen, et près du sépulcre du Christ, il y avait le cœur de la France.

On enrageait, au-delà du Rhin, de cette pieuse gloire que s’acquéraient les Français, — les « Francons, » comme les appelait d’un terme de mépris, au XIIe siècle, certain archidiacre de Mayence. Ce prêtre était mécontent parce que Pascal II, — un Pape qui déplaisait à son empereur, — avait trouvé asile en France. Et Guibert de Nogent de lui répliquer : « Si vous tenez les Français pour tellement faibles et lâches que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dont la célébrité s’est étendue jusqu’à la mer Indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s’adressa pour demander des secours contre les Turcs ? N’était-ce pas aux Français ? » Mais oui, c’était à eux ; et le chanoine Jean de Wurzbourg, qui dans le courant du siècle visitait la Palestine, ne pouvait s’en consoler. Il traitait de « partiales » les histoires qui attribuaient la prise de Jérusalem aux seuls Français, et de partiales les inscriptions qui près du Saint-Sépulcre parlaient comme les historiens. « On passe