Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/564

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que nous inspiraient naguère les grandes choses de l’Empire. Il y avait là quelques copies de pièces officielles, rapports, extraits de « journaux de marche, » qui sont dans une troupe ce qu’est le livre de bord pour un navire ; c’étaient encore des « états, » des listes de présence, des pages de citations à l’ordre, formant un livre d’or des journées historiques.

On voyait que le capitaine avait tenu à conserver le souvenir de tout son monde, jusqu’au dernier des pauvres gens que les hasards de la guerre lui avaient donnés pour camarades. Plusieurs avaient écrit des lettres, souvent gauches et diffuses, mais toutes ruisselantes de choses, comme des sources aux cent facettes, dont chacune reflète des traits épars de la vérité ; la lettre du médecin voisinait avec celle du brancardier ou du téléphoniste. Chacun des personnages du drame faisait voir qu’il lui tenait à cœur d’avoir participé à quelque chose d’important et qu’à défaut de récompense ou de titre officiel, il se savait gré de la grandeur du service rendu. Tous se reconnaissaient dans un souvenir commun, qui devenait le lieu, le point de ralliement de leurs existences. C’était une société d’hommes marqués d’un signe, une de ces fraternités qui ne se dénouent qu’avec la vie. Ce recueil émouvant achevait de prendre tout son sens si je levais les yeux sur le portrait du jeune garçon en habit de velours. Je tenais dans mes mains le testament spirituel, l’exemple et le patrimoine que le père léguait au fils comme héritage, comme une noblesse à jamais inséparable du nom : c’est pour cet enfant, et pour d’autres encore inconnus après lui, qu’il avait ramassé, avec une dignité modeste, les témoignages de son meilleur « moi » et les moindres parcelles de son obscure gloire.

Une enveloppe spéciale contenait quelques papiers d’une valeur particulière : non plus des relations, des mémoires, des impressions composées à loisir et toujours plus ou moins altérées par le recul, mais les écrits mêmes qui portaient la date des heures tragiques. C’étaient les « doubles » des bulletins expédiés pendant la bataille par le commandant du fort. Toutes communications rompues avec le monde, le téléphone muet, le télégraphe sans réponse, la redoute désemparée était demeurée quatre jours au centre de l’enfer, sans autre relation avec l’univers vivant que par ce vieux moyen des pigeons voyageurs. L’oiseau s’élançait de la prison, emportait sur les vents la