Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 43.djvu/908

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sonde ou profiteraient-ils du succès pour brusquer leur attaque ? Dans tous les cas, il est clair que nous étions flambés ; il ne nous restait qu’à vendre notre peau le plus cher possible. Quant à nous tirer de là, c’était fou d’y compter. Moi, j’avais fait mon deuil de ma permission et je ne songeais plus qu’à faire proprement le grand voyage. Pourquoi le cacher ? Nous étions f… vous entendez ? et Verdun ne tenait qu’à un fil : tel est le fait dans sa simplicité.

« Eh bien ! les Boches, par bonheur, se contentèrent de patrouiller, au lieu de bourrer sur-le-champ et de pousser devant eux. Ils ont manqué cette nuit-là une des plus belles chances de leur vie. Excès de méthode, voyez-vous ! L’assaut était réglé pour sept heures du matin. Seulement, à cette heure-là, l’occasion n’y était plus…

« Mais il n’est pas question de triompher pour le moment. Nous ne pouvions pas deviner où s’arrêteraient les Boches. Ces coquines de patrouilles s’étaient donné le mot pour nous taquiner ; elles venaient l’une après l’autre déposer leurs petits cadeaux et placer leurs grenades comme dans une tirelire. On sortait, on tirait quelques coups de fusil ou de revolver, les Boches se dissipaient comme une volée de moineaux ; il en revenait d’autres, et c’était à recommencer.

« Ceci n’est rien encore : notre coque étalait et ces pétarades de nuit n’ont jamais fait grand mal. Mais ce qui était abominable, c’était la scène à l’intérieur. D’abord, à chaque reprise, obscurité complète. Et puis, il y avait les blessés. Cela, c’était l’horreur. Les blessés ! Même dans les hôpitaux à dix lieues à l’arrière, le bruit de la canonnade, un ronflement d’avion est encore un tourment. Jugez ce que c’est dans un poste environné de périls, en plein champ de bataille, secoué par les explosions, envahi par les gaz, et sur lequel les Boches viennent jeter leurs grenades ! Toutes ces souffrances, toutes ces infirmités, toutes ces épouvantes s’agitaient sous leurs pieds comme le moût dans le pressoir. Rappelez-vous enfin que nous sommes dans le noir, et imaginez-vous, si vous en êtes capables, ces cris, ces supplications, ces agonies terrorisées qui, à chaque grenade, demandent grâce… C’était atroce. Un cabanon dans un naufrage. Et cela, dans un P. C. au milieu d’un état-major, à un de ces instans où l’on n’a pas trop de toute sa tête et de tout son sang-froid !…