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roi de France. Trahi par ses mercenaires, comme il l’a été par son ami, il tâche au moins de sauver sa personne. Déguisé en soldat suisse, il va s’échapper, quitter Novare mêlé aux troupes qu’on licencie, mais voici qu’au dernier moment, sa belle mine le fait reconnaître par un homme des Grisons, un certain Turmann. Il est dénoncé et livré aux Français. Dès lors, son rôle est fini et un douloureux martyre commence, qui ne finira qu’à sa mort.

Martyre surtout moral, qui était de ressasser indéfiniment le bonheur perdu. La cage de fer, décrite par Trévisan, paraît bien n’avoir été qu’une légende. La captivité, pendant quatre ans en Berry, puis, pendant quatre autres années à Loches, si dure fût-elle, ne dépassa pas, ni même n’atteignit les supplices infligés d’ordinaire, en ce temps-là, aux prisonniers d’État. C’était une mesure de précaution imposée par la politique du nouveau maître de Milan contre un adversaire encore populaire, allié de l’Empereur, et secrètement soutenu par les religieux. Elle était cruelle. Mais Louis XII, tout en lui refusant obstinément la liberté, ne manquait pas absolument d’humanité envers son prisonnier : il lui envoyait son médecin, lui permettait de recevoir des lettres et même, un jour, il fit chercher à Milan un de ses nains, pour venir le distraire. Lorsqu’il fut transféré à Loches, le More dut souffrir encore moins. Le cachot qu’on y montre encore, comme son séjour habituel, c’est-à-dire un sombre réduit creusé dans le roc, n’a dû être habité que peu de temps. Il lui a, sans doute, été imposé après une malheureuse tentative d’évasion, qui rendit la surveillance plus étroite, fort peu de temps avant sa mort.

Le vrai supplice, le martyre sans cesse renaissant, pendant ces huit années de détention, ce n’était pas la souffrance physique : c’était le contraste douloureux des jours présents et des jours passés. Parmi les inscriptions qu’il s’amusait à tracer au pinceau, en lettres rouges et bleues, sur les parois de son cachot, pour tromper l’ennui de sa longue captivité, on a relevé celle-ci :

Celui qui ne craint fortune n’est pas bien saige,

et cette autre inspirée des vers fameux du Dante :

Il n’y a au monde plus grande destresse
Du bon temps soi souvenir en la tristesse.