Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/65

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relevait toutes les têtes au-dessus des Zohar et des chaloss tchivot, et, suivant les tempéraments, arrêtait la fumée des pipes ou en précipitait les bouffées. Autour de Reb Jossel, qui n’était guère habitué à voir tant de monde près de lui, la synagogue se bousculait, comme aux jours de grandes fêtes les pèlerins autour du Rabbin Miraculeux. Et lui, sans en rien laisser voir, jouissait profondément dans son cœur de l’affolement où ses paroles venaient de précipiter ses coreligionnaires, si béatement satisfaits il y avait un instant à peine.

A ce moment, à la porte du Saint Lieu, retentirent des cris d’enfants qui poussaient devant eux Mérélé l’Imbécile, qu’ils étaient allés chercher. Aussitôt tout le monde abandonna Rabbi Jossel pour entourer le voiturier, à l’exception de Reb Elia-koum le fou qui, toujours assis à sa place, son taliss blanc sur la tête et ses bandelettes au bras, continuait de marmonner ses prières, complètement indifférent à l’émotion de l’assemblée.

Saisi par vingt mains fiévreuses, qui le tiraient par son caftan pour mieux écouter ses paroles, Mérélé recommença son récit : « J’étais allé chez Baruch… » Un silence profond, autant qu’il peut y avoir un silence profond chez les Juifs de Schwarzé Témé, s’était fait autour de lui. Mais quand il eut longuement expliqué pourquoi il préférait Baruch à tout autre poissonnier, et qu’il en arriva à la fameuse phrase : « Eh bien ! Mérélé l’Imbécile, tu ne sais donc pas qu’on tue les Juifs à Elizabelhgrad ? » un brouhaha inexprimable éclata dans la synagogue, comme si, pour la première fois, on y apprenait la nouvelle.

Et sans doute, d’Elizabethgrad jusqu’à Schwarzé Témé, il n’y avait pas moins de cent lieues. Mais le malheur ne connaît pas les distances, et les calamités s’en vont sur les chemins de l’air avec plus de rapidité que des chevaux d’Apocalypse ! Chez tous ces gens à l’imagination prompte, l’émoi n’aurait pas été plus grand si, au lieu d’Elizabethgrad, le voiturier avait dit que c’était là, tout près, à Smiara, qu’on égorgeait Israël. On comptait les heures, les minutes où apparaîtraient les massacreurs dans la Communauté sainte. On les voyait déjà en route. Et au fond des mémoires se réveillait le souvenir du terrible Hetman Chmelnicki et de ses affreux Cosaques, qui, durant plus de dix années, dans ce même pays d’Ukraine, avaient noyé, brûlé, pendu, massacré, crucifié des Juifs par centaines de mille, rasé trois cents Communautés, détruit