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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




« Je n’ai jamais connu, disait Benjamin Franklin, une paix faite, même la plus avantageuse, qui ne fût blâmée comme insuffisante, et les auteurs condamnés comme injudicieux ou corrompus. Le mot : Bénis sont les bienfaiteurs de paix ! doit, je suppose, être entendu comme s’appliquant à un autre monde, car en celui-ci ils sont généralement maudits. » Qu’eût écrit le Bonhomme Richard, s’il avait pu pressentir les traités qui, en 1919 et 1920, mettraient fin à une guerre universelle ? Une victoire disputée pendant plus de quatre ans sur des champs de bataille où se mêlait le sang de toutes les nations, les vies humaines fauchées par millions, des centaines de cités florissantes anéanties, des terres fécondes frappées de stérilité, une raréfaction générale de la main-d’œuvre et des produits, les budgets écrasés sous le poids de dettes formidables, l’échelle des valeurs partout renversée, les esprits troublés par de longues inquiétudes et comme aveuglés ensuite, en sortant des ténèbres, par la brusque clarté du jour, ce ne sont point là, il en faut convenir, des conditions très satisfaisantes pour régler, à l’approbation des intéressés, je ne dis pas certes le sort de tous les peuples belligérants, mais le sort même des vainqueurs. Signés à Versailles, à Saint-Germain ou à Neuilly, les Traités contemporains ont, en outre, rompu avec les anciennes traditions diplomatiques et cela non seulement dans les méthodes adoptées, mais dans les desseins poursuivis. Ils ont écarté tout ce qui pouvait rappeler les vieilles « guerres de magnificence » ou les entreprises de conquêtes ; ils ont répudié la doctrine de l’équilibre, qui avait quelquefois fourni des justifications trop arbitraires à des traités de compensation, de démembrement et de partage ; ils se sont inspirés de principes nouveaux, la [1]

  1. Copyright by Raymond Poincaré, 1920.