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travail de sélection préparatoire par une sorte de cooptation, les chefs d’hier désignant les chefs de demain. L’esprit de corps présente, en somme, de réels avantages : il a le sens de la durée, celui de la responsabilité, du devoir et de l’honneur.

C’était donc par un fonctionnement normal et naturel d’institutions anciennement établies, dans un milieu préparé par la double capacité de la science et de l’expérience, sur des listes où se présentaient un nombre vraiment considérable de qualités, de titres acquis, d’aptitudes diverses, que devait s’opérer ce choix décisif, celui du général en chef. Il fallait, autant que possible, un homme de science, un homme ayant fait la guerre, un homme désigné par ses services antérieurs, et pourtant encore jeune, un homme ayant assumé déjà de hautes responsabilités, qui inspirât confiance au régime, qui fût accepté de ses pairs, un homme tel que la nation et l’armée l’adoptassent d’emblée, et, pour tout dire en un mot, qui fût en quelque sorte l’image de son temps. En plus, le futur général en chef, cet homme de guerre, devait être un homme. Car, que toutes les qualités du monde s’y rencontrent, si l’homme n’y est pas, le chef n’y sera pas.

Le jeu des institutions militaires porta au commandement le chef d’Etat-major général de l’armée, le général Joffre.

Le général Joffre, ancien élève de l’Ecole polytechnique, appartenant à l’arme du génie, ayant vu la guerre de 1870, colonial, administrateur, haut fonctionnaire du ministère de la Guerre, désigné par le système de sélection militaire dont nous avons rappelé le mécanisme, était, sans que cela pût faire le moindre doute, un homme de science, d’expérience et de réflexion : désigné à la fois par ses mérites et par ses fonctions, il était, dès le début, dans une situation telle que nul ne pouvait lui refuser l’obéissance. Rien qu’en saisissant le commandement, il revêtait l’autorité.

Mais trouverait-on, en lui, l’étoffe d’un homme de guerre, digne du commandement ? Serait-il égal aux difficultés de la tâche la plus extraordinaire qu’un être humain eût jamais assumée ? Avait-il les épaules assez fortes pour porter un tel fardeau ? Voilà les questions qui étaient sur toutes les lèvres quand parurent au Journal officiel, les quelques lignes brèves nommant le général Joffre. Cette mesure souveraine n’était que la mise à exécution des décrets sur l’organisation du haut commandement et de l’état-major de l’armée. La loi désignait le chef.