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naturaliser pour en faire un Commissaire royal. » Jugez un peu, si cette Démocratie n’avait pas été pacifique !… Sept années plus tard, dans le Mousquetaire, le père de d’Artagnan ayant la rancune tenace, François Buloz est portraituré de la belle façon : « Un moral taciturne, presque sombre, mal disposé à répondre par une surdité naissante, maussade dans ses bons jours, brutal dans ses mauvais, en tout temps d’un entêtement coriace… ». En passant, Dumas s’attribuait dans le succès de la Revue, voire dans sa fondation, la part du lion. Car il eut toujours une manière d’écrire l’histoire qui lui était particulière.

Mais les véritables difficultés que rencontra le Commissaire royal, ce fut avec les artistes. Il on était une alors qui dépassait tous les autres de toute la grandeur de son génie : c’était Rachel. C’est elle qui illustra la direction de Buloz… et qui empoisonna ses jours et ses nuits.

Le premier soin de Buloz en arrivant à la Comédie-Française, où Rachel avait débuté le 13 juin 1838, dans le rôle de Camille[1], avait été d’assurer à l’extraordinaire jeune fille de dix-sept ans, en qui s’incarnait le démon de la tragédie, des conditions dignes d’un talent unique et déjà complet. En 1841, — elle a vingt ans, — Buloz demande pour elle au Ministre, le sociétariat, 42 000 francs sur les 200 000 de la subvention, et trois mois de congé. Et il ajoute cette phrase suggestive : « Votre décision aura aussi l’avantage de faciliter, pour l’année courante, les arrangements de la Comédie avec M. Félix, et d’empêcher jusqu’à la majorité de Mlle Rachel un départ non moins fâcheux pour l’artiste que pour le Théâtre-Français. » M. Félix ! Le voici qui apparaît ! Désormais, nous ne cesserons plus de le trouver derrière son illustre fille, dont il inspire les exigences, souffle les réclamations et exaspère l’avidité. J’aime qu’il en soit ainsi. Au moins, nous pouvons rejeter sur ce père d’actrice ce qui nous gêne dans notre culte pour la grande artiste. Qu’il s’agisse de Rachel ou de telles autres étoiles de la scène, il nous répugne de penser que la passion de leur art et la vaine renommée ne leur aient pas suffi. Mais c’est qu’un père, une sœur, un fils, un amant, les forçait à monnayer leur gloire. M. Félix, qui était lui-même un vétéran de la vie nomade s’aperçut bien vite que la grande source de revenus pour sa fille, c’étaient les tournées.

  1. Sur Rachel, voir : Hector Fleischmann, Rachel intime, 1 vol. chez Fasquelle.