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Alors commença pour Rachel cette vie errante qui devait si puissamment contribuer à épuiser ses forces. Ou trouvera dans le curieux livre de M. Fleischmann sur Rachel intime de nombreuses caricatures du temps qui représentent les départs de Rachel en tournée, avec accompagnement de trompettes et de grosse caisse. Si bien que tantôt roulant du Nord au Midi de la France et tantôt débarquant de Londres ou s’embarquant pour New-York, il ne restait plus à la grande tragédienne, ni assez de temps, ni surtout assez de forces pour faire son service à la Comédie-Française. Le théâtre était à la merci de ses perpétuels caprices. « D’où vient, écrivait Buloz dans un rapport fameux, que l’artiste peut jouer quatre fois par semaine en province et dans les pays étrangers, et qu’elle ne peut plus jouer que six à sept fois par mois à Paris ? N’est-on robuste que pour exploiter son congé ? N’est-on faible que quand il s’agit d’accomplir ses obligations envers le Théâtre-Français ? » Nous n’irons pas jusqu’à dire avec Auguste Vacquerie, qui n’en est pas à un paradoxe près, que Rachel « a été funeste à tout et d’abord au Théâtre-Français ; » mais il est hors de doute que pour un administrateur ces glorieux sujets, honneur et raison d’être d’un théâtre, ne sont pas d’un maniement facile et d’une administration de tout repos.

Buloz se flattait d’avoir trouvé le moyen de tout concilier : les exigences de Rachel et les nécessités du service, — la quadrature du cercle, — lorsque éclata la Révolution de 1848. Ledru-Rollin destitua le Commissaire royal. Ce fut son remerciement pour dix années de labeur et de dévouement. Ledru-Rollin renvoya à la Revue le directeur incomparable qui désormais allait lui consacrer tous ses soins et lui faire dans les deux mondes la situation que l’on sait. Ainsi, il nous a rendu un service signalé et s’est créé des titres certains à notre gratitude. Mais peut-être ne l’a-t-il pas fait exprès.


RENE DOUMIC.