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contradiction entre l’Afrique de Rome et celle de l’Islam. Ces souks, aux jambages et aux linteaux peints en rouge et en vert cru, on en retrouvera le type, avec les couleurs violentes à demi effacées, au Forum de Thimgad, de Djemila ou de Madaure. Ces chameaux, ils ont été modelés en argile par les céramistes romains : ils font l’ornement des musées africains d’aujourd’hui comme ils décoraient autrefois l’atrium ou le cubiculum du personnage consulaire devenu colon numide ou maurétanien. Ces mosquées ont pour aïeules les basiliques chrétiennes de la région. Regardez-y de plus près, — et vous verrez que, si les différences sont profondes, témoignent parfois d’un esprit radicalement opposé, la parenté est cependant manifeste. Il faut donc, pour la beauté de la terre africaine, pour la continuité latine, que tous ces vieux débris soient relevés et entourés d’un culte filial. Il convient même de rappeler les noms des anciens propriétaires du sol. Le Tunisien d’aujourd’hui, quel qu’il soit, indigène ou colon venu d’outre-mer, doit, quand il le peut, replacer au portail de sa villa le nom de son prédécesseur, de l’inconnu qui, voilà deux mille ans, y cultivait déjà la vigne et l’olivier. Ces antiques ouvriers de la terre méritent la religion des nouveaux venus. Oui, pourquoi les inscriptions, qui nous ont conservé les noms des grands propriétaires du pays, les Variani, les Pullæni, les Petronii, — contemporains de Salluste ou de Septime Sévère, — ne seraient-elles pas rétablies avec honneur, aux lieux où elles furent trouvées, sur les murs à demi écroulés des anciennes villas, ou sur la façade des maisons neuves ?

Encore une fois, cette œuvre de résurrection et de restauration est immense : elle suppose les loisirs et toutes les ressources d’une longue paix. On ne peut pas s’y mettre demain. Mais il importe de ne jamais la perdre de vue, comme une tâche glorieuse pour laquelle on se réserve.

Actuellement, elle est très peu avancée. Parmi les villes mortes de la Tunisie, un petit nombre seulement, — un trop petit nombre, — ont été fouillées et partiellement remises en état : Thuburnica, Bulla-Regia, Utique, Uthina. Thuburbo majus, Hadrumète, Ammædara, Sufetula, Thysdrus, Gigthi, — et quelques autres peut-être que j’oublie. Les unes appartiennent à la zone maritime, ou à la région agricole et pastorale du Tell, tandis que les dernières sont limitrophes des régions