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que d’Annunzio venait simplement d’ajouter à la liste de ses œuvres littéraires un nouveau poème ou un nouveau roman. Ils n’ont pas voulu comprendre que ce somptueux écrivain était tout à la fois travaillé par la curiosité de la vie, dévoré par la soif de l’action et fasciné par un idéal très ancien. Lorsqu’il a occupé Fiume, il a réalisé un plan depuis longtemps arrêté dans son esprit. Dès le printemps de 1915, il portait les regards bien au-delà du Quarnaro; et lorsqu’après son expédition aérienne de Pola, il allait survoler Cattaro, lorsqu’après Cattaro, il parlait, lui trentième, avec des marins italiens et avec la mort comme « trente-et-unième, » pour essayer de torpiller, au fond du golfe de Fiume, dans la rade de Buccari, un navire de guerre autrichien qui, d’ailleurs, n’était plus là, il préparait déjà, n’en doutez point, cette régence italienne du Carnaro, dont il vient, il y a quelques jours, d’annoncer éloquemment la naissance au monde trop inattentif. L’orthographe du mot n’est plus tout à fait la même. Ce n’est plus le Quarnero de Dante; ce n’est plus le Quarnaro de ce « Diario » qui relate l’émouvante équipée du 10 février 1918 ; mais c’est toujours cette «Canzone del Quarnaro » que d’Annunzio avait composée, en même temps qu’il imaginait « la beffa di Buccari : »

Eia, carne del Carnaro !

Il est vrai qu’à cette époque, lorsqu’il adressait son petit livre à des amis français, d’Annunzio y joignait cette dédicace admirative : « Une poignée de marins italiens éblouis par la splendeur du sang de France. » Les messages que, deux ans après, il a envoyés par avion au peuple français, au groupe Clarté et à la Société des nations, ne sont plus tout à fait de la même encre. La France cependant n’a point changé.

La question du Carnaro ne s’est malheureusement pas simplifiée à la Conférence de la Paix, comme s’est simplifiée l’orthographe du nom. Toute l’année 1919 s’est écoulée sans qu’on parvînt à se mettre d’accord et c’est à la France surtout que s’en est prise la chatouilleuse amitié de l’Italie. Si la France a eu des torts, elle est toute prête à les confesser et à les réparer ; mais, à la vérité, M. Clemenceau, que les journaux italiens ont, à la suite de Gabriele d’Annunzio, abondamment injurié, porte surtout dans l’esprit de nos voisins, la peine des décisions qu’a prises ou que n’a pas prises le « Conseil suprême » et qui étaient, en général, notifiées, au nom de tous les membres, par le Président. Qu’on relise le mémorandum du 9 décembre 1919, signé de MM. Clemenceau, Frank Polk et Eyre A. Crowe, ou le mémorandum