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de l’Empire, dont elle admirait avec passion l’ordre sévère et magnifique, Mme Clara Viebig avait, — peut-être à son insu, — fait pressentir le vice rongeur. Dans ses deux plus beaux livres, ceux qu’elle a consacrés à la Prusse en Pologne et en Rhénanie, — dans ce puissant diptyque de l’Armée qui dort et de la Garde au Rhin, — le héros, celui qui incarne la mission de la Prusse, finit par le suicide. Le Junker Hanns de Dolesthal se fait sauter la cervelle comme le sergent-major Rinke. La Prusse se fait craindre, mais meurt d’être détestée ; elle est le génie de l’Etat, mais il lui manque le don de l’amour. L’auteur de ces grands romans a écrit la tragédie de la Prusse.

A cette heure, l’écrivain paraît désabusé. Il ne croit même plus à cette vertu du sacrifice, à cet idéal héroïque qui, dans la Garde au Rhin, avait « élevé un moment la pauvre Catherine Rinke au-dessus d’elle-même. » Après 1870 est venu 1914 : ce que la guerre avait créé a été détruit par la guerre. S’il y avait un sens dans les Filles d’Hécube, c’était l’absurdité des haines et des violences ; c’était la douceur de s’unir, de se comprendre entre frères ; c’était la volonté commune de s’entr’aider et de se servir. L’excès de douleurs semblait créer dans toute l’Allemagne un besoin de sympathie. Plus de classes ni de castes ; plus de barrières entre des sœurs qui avaient souffert ensemble : il ne restait entre les femmes que l’égalité navrée devant le deuil et la mort. « Là-bas, au front, le monde craquait et volait en éclats. Il se disloquait à l’arrière. Il fallait tout refaire à neuf. » Hélas ! la Révolution a trahi cet espoir : elle n’a été qu’une farouche explosion de haines, et la Mer Rouge ne respire qu’une désillusion amère. La seule vérité de la vie, dans ce néant de tout, parait être aujourd’hui pour Mme Viebig la tendresse de deux cœurs, de deux pauvres cœurs blessés qui se blottissent l’un contre l’autre, — l’amour de la petite veuve Lili pour l’officier aveugle, — « l’Ile de l’amour, le refuge intime du foyer, suprême bonheur qui demeure sur cette terre aux enfants des hommes. » Lugubre image d’un monde en ruines où errent des misérables, désert que n’éclaire aucune lumière et sur la nuit duquel ne brille pas d’étoile.


Louis GILLET.