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tard, en 1583, Yves d’Alègre, fils de l’une des victimes de cet assassin, l’appela en duel et promptement le tua. Mme d’Estrées fut bien contente. Le vengeur de M. du Gua s’était retiré au faubourg Saint-Germain. Mme d’Estrées sut l’y trouver. Elle arriva, le soir, « vaine de joie » et la rancune satisfaite. M. d’Alègre était jeune de vingt ans à peine passés. Mme d’Estrées lui apportait, en remerciement, une bague de prix, et mille écus dans une bourse, et lui offrait, pourvu qu’il ne fût pas un dédaigneux, le galant cadeau de sa beauté. M. d’Alègre ne voulut ni de la bague, ni de la bourse, ni des mille écus ; mais l’autre cadeau, il l’accepta, et dans l’heure même.

Astrée tombe du ciel où Ronsard l’avait placée ; elle tombe dans les bras de M. d’Alègre et y demeure.

Elle a quitté son mari une fois pour toutes. Or, elle est venue à M. d’Alègre par amitié persévérante qu’elle accordait au souvenir de M. du Gua : c’est une espèce de fidélité qui tourne mal et qui l’a conduite à être infidèle. Mais il arriva que M. d’Alègre lui plut, premièrement comme vengeur de M. du Gua, et bientôt pour lui-même. Le vengeur se substitua au vengé ; l’idée de la vengeance disparut et fut remplacée par le seul et nouvel amour. Cette aventure sentimentale, qui semble compliquée, est atrocement simple ; et, quand on essaye d’analyser de tels émois, il ne faut pas oublier que le cœur a du primesaut.

M. d’Alègre ne resta pas fort longtemps à Paris et gagna l’Auvergne, où il avait des propriétés et où Astrée l’accompagna. C’était à l’époque des troubles. Il choisit de prendre le parti du roi. La ville d’Issoire passait pour « la plus belle ville de guerre de toute l’Auvergne, » à cause de l’« assiette, » Issoire étant sise « en une grande plaine très fertile et abondante, » et à cause de l’ « artifice » qui est « d’un large fossé plein d’eau et d’un grand terrain dedans la ville. » M. d’Alègre, avec une troupe résolue, s’empara d’Issoire, perdit cette place importante et la prit derechef, au nom du roi qui, en 1590, l’en nomma gouverneur. Astrée sera reine à Issoire.

Il était difficile, en ce temps-là, de rien gouverner ; et les Issoriens ne s’accordaient pas entre eux plus que les autres Français. M. d’Alègre aussi manqua de souveraine habileté. On l’accusa de « trop se familiariser avec les gens du commun et de rejeter l’amitié et la confiance des gens de bien. » La plèbe l’avait accueilli ; et il s’appuyait sur la plèbe. L’un des consuls, nommé Espagnon, ne l’avait point accueilli : et il le fit exécuter sans jugement. Les exécuteurs préparaient le supplice ; et lui, par la fenêtre ouverte, il regardait. La femme du