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on se trouvait près d’elle, devant la fenêtre de son boudoir, on avait, dans l’ouverture d’une portière de damas jaune, la perspective inattendue d’une chambre à coucher avec un immense lit tapissé comme un divan, et une table de toilette enguirlandée de dentelles. Les visiteurs étaient étonnés et quelque peu scandalisés par cet arrangement. Ne rappelait-il pas à de pudiques Américains certaines scènes de romans français où la galanterie est presque suggérée par le décor ? C’était donc ainsi que s’installaient, dans les vieilles sociétés libertines, les femmes du monde qui avaient des amants !

Newland Archer, dont l’imagination situait les scènes d’amour de Monsieur de Camors, dans la chambre à coucher de Mrs Mingott, s’amusait du contraste entre un tel souvenir et la vie irréprochable de la vieille dame ; mais il se disait, non sans admiration, que, s’il avait plu à cette femme intrépide d’avoir un amant, elle se le serait offert sans l’ombre d’hésitation.

À la satisfaction générale, la comtesse Olenska n’avait pas assisté à la visite des fiancés. Mrs Mingott expliqua qu’elle était sortie : ce qui, par un soleil resplendissant et à l’heure mondaine, sembla un peu osé de la part d’une femme compromise. En tout cas, elle épargnait aux jeunes gens l’embarras de sa présence, et l’ombre légère que son malheureux passé aurait pu projeter sur leur radieux avenir. Comme on pouvait s’y attendre, la visite se passa sans nuage. La vieille Mrs Mingott se montrait enchantée des fiançailles, qui, depuis longtemps prévues par des parents avertis, avaient été discutées en conseil de famille ; et la bague de fiançailles, un gros saphir monté sur d’invisibles griffes, eut toute son approbation.

— C’est la nouvelle monture, qui laisse à la pierre toute sa beauté, mais qui paraît un peu nue à des yeux accoutumés à la vieille mode, expliqua Mrs Welland, avec un coup d’œil conciliant du côté de son futur gendre.

— Des yeux accoutumés à la vieille mode ?… J’espère que vous n’entendez pas parler des miens, ma chère. J’aime toutes les nouveautés, dit l’aïeule, en levant la pierre vers ses petits yeux brillants qui n’avaient jamais connu de lunettes. — Très distinguée ! dit-elle, c’est un beau bijou ! De mon temps, on se serait contenté d’un camée entouré de perles. Mais c’est la main qui fait valoir la bague, n’est-ce pas, mon cher Mr Archer ? — Elle balança une de ses petites mains aux doigts effilés, dont