Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/266

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


glaciale que par la mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles filles acariâtres qui disaient toujours « non » par principe, avant de savoir de quoi il s’agissait.

L’attitude de Mrs van der Luyden ne révélait jamais rien sur sa manière de penser ; elle écoutait toujours avec bienveillance ; puis, ses lèvres minces esquissant un vague sourire, elle laissait tomber la phrase pour ainsi dire invariable : « Il faut que j’en parle avec mon mari. »

Le mari et la femme étaient si parfaitement semblables qu’Archer se demandait comment, après quarante ans d’intimité conjugale, ces deux êtres pouvaient se dissocier suffisamment pour être jamais d’un avis différent. Mais comme aucun d’eux ne prenait une décision sans la faire précéder de ce mystérieux conclave, Mrs Archer et son fils, ayant soumis leur cas, attendaient avec résignation l’énoncé de la phrase habituelle.

Cependant, contrairement à toutes les règles établies, Mrs van der Luyden les surprit en étendant sa longue main vers le cordon de sonnette.

— Je voudrais qu’Henry fût mis au courant de ce que vous venez de me dire, dit-elle. Puis elle ajouta gravement, s’adressant au valet de pied : — Si Mr van der Luyden a fini de lire son journal, priez-le de bien vouloir venir.

Elle prononça la phrase « lire son journal » sur le ton qu’aurait pris la femme d’un ministre pour dire que son mari présidait le Conseil. Ce n’était pas par arrogance qu’elle parlait ainsi, mais parce que dans son entourage on avait toujours attribué une importance rituelle au moindre geste de Mr van der Luyden.

Il était évident qu’elle considérait l’incident comme aussi grave que Mrs Archer. Cependant, craignant de s’être trop avancée, elle ajouta en souriant : — Henry est toujours heureux de vous voir, ma chère Adeline ; et il tiendra à féliciter Newland.

Les portes à deux vantaux se rouvrirent pour laisser paraître Mr van der Luyden. Grand, maigre, cinglé dans sa redingote gris fer, il avait le même nez droit que sa femme, les mêmes cheveux décolorés, la même expression d’amabilité glacée : seuls les yeux étaient gris pâles, au lieu d’être d’un bleu effacé.

Mr van der Luyden salua sa cousine avec affabilité, et félicita Newland dans des termes calqués sur ceux dont sa femme s’était servie. Puis, il s’installa dans un des fauteuils de brocart avec la simplicité d’un souverain régnant.