Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/268

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permettra que je m’explique. Il a eu une intrigue assez raide avec la femme du facteur de son village, et vous savez que chaque fois que la pauvre Gertrude commence à avoir des soupçons, et qu’il a peur d’un scandale, il suscite une histoire comme celle de la comtesse Olenska, pour affirmer qu’il a des principes. Il crie sur les toits que c’est une impertinence d’inviter sa femme à rencontrer une personne compromise : il se sert de la comtesse comme d’un paratonnerre. Je vous assure que ce n’est pas la première fois.

— Mon Dieu, les Lefferts ! dit Mr van der Luyden avec un doux mépris.

— Les Lefferts ! répéta, en écho, Mrs Archer. Que dirait mon oncle Egmont, s’il pouvait savoir que Lawrence Lefferts se permet de formuler une opinion sur la situation sociale de quelqu’un ? Ça nous montre où nous allons !

— Espérons que nous n’y sommes pas encore ! dit Mr van der Luyden d’une voix ferme.

— Ah ! si seulement vous alliez plus souvent dans le monde, Louisa et vous ! soupira Mrs Archer.

Instantanément elle eut conscience de sa bévue. Les van der Luyden étaient très sensibles à toute critique au sujet de leur existence retirée. Par nature timides et réservés, ayant peu de goût pour le rôle d’arbitres suprêmes du bon ton que la destinée leur avait dévolu, ils ne demandaient qu’à se cacher dans la sylvestre solitude de Skuytercliff, et c’était seulement par acquit de conscience qu’ils venaient parfois à New-York.

Newland Archer vint au secours de sa mère :

— Tout le monde sait ce que vous représentez, vous et ma cousine Louisa. C’est pourquoi Mrs Mingott a jugé qu’elle ne devait pas permettre qu’un tel affront fût infligé à la comtesse Olenska sans que vous en soyez avisés.

Mr et Mrs van der Luyden se concertèrent du regard.

— C’est le principe que je n’admets pas, dit Mr van der Luyden. Tant qu’une famille de notre milieu soutient un de ses membres, on doit considérer la question comme résolue.

— C’est mon avis, dit sa femme, comme si elle apportait une idée nouvelle.

— Je n’aurais jamais cru, continua Mr van der Luyden, que les choses en seraient arrivées là. — Il s’arrêta, regardant de nouveau sa femme. — Il me revient que la comtesse Olenska est