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Le cubisme et la critique
A propos du Salon d’Automne


I

Il arrive à la critique d’art une singulière aventure. J’entends la critique « moderniste » ou qui, du moins, hier encore, croyait l’être, en tout cas impressionniste et subjectiviste. Elle vient buter contre un phénomène essentiellement moderne : le phénomène du Cubisme, conjugué avec celui du Futurisme et de l’Art nègre, et devant ces pierres d’achoppement elle s’arrête, déconfite et désemparée, contrainte par ses principes à admirer, répugnant cependant à l’admiration, obligée de se renier et de revenir, par un détour, à des idées qu’elle a toujours combattues. A la vérité, ses principes n’étaient pas d’une clarté ni d’une vigueur saisissantes. Aucun écrivain ni philosophe ne les avait formulés d’un tour vif et précis qui permît de très bien les comprendre, ni de les contredire. Mais une atmosphère d’opinions, de tendances et de préjugés s’était formée peu à peu dans la Presse artistique et chez un public d’amateurs, laquelle imprégnait leurs jugements sur les œuvres et sur les hommes. On la respirait sans trop la définir, et elle intoxiquait le goût naturel d’une foule de bons esprits. Devant les œuvres d’art les plus déplaisantes et les plus bornées, où nul aspect de la nature n’était fortement rendu, ni aucun caractère humain pénétré, on se croyait obligé d’admirer, pour peu que l’artiste se targuât d’une « vision » nouvelle. Et, si l’œuvre venait à heurter violemment le goût public, l’admiration allait à l’enthousiasme. Toute indigence était tenue pour dédain de la virtuosité facile, toute obscurité pour profondeur. Moins